Les Pénates
Gardiens de l’intimité et souffle du foyer romain · Di Penates · Penates Publici · Iconographie numismatique
Dans la Rome antique, la religion ne s’arrêtait pas aux portes des grands temples de marbre — elle battait son plein au cœur même des maisons, là où le sacré se faisait intime. Parmi les figures les plus emblématiques de cette piété domestique, les Pénates (Di Penates) occupent une place singulière. Leur nom dérive du latin penus — la réserve de nourriture, la pièce la plus reculée et la mieux protégée de la demeure — signalant leur fonction originelle : gardiens des provisions, garants que la famille ne manquera de rien.
Contrairement aux Lares, attachés au lieu physique de la maison, les Pénates sont liés à la famille elle-même. Quand une famille déménage, elle emporte ses Pénates avec elle. Ils symbolisent l’identité et la continuité de la lignée, se transmettant de père en fils. Cette portabilité divine fait d’eux des compagnons de destin plutôt que de simples génies du lieu — ce qui explique leur rôle central dans le mythe fondateur de Rome : c’est Énée qui rapporte les Pénates de Troie en Italie, semant la graine sacrée de ce qui deviendra la res publica.
« Veillez sur nos foyers, ô Pénates. Vous habitez à l’intérieur — c’est pour cela que les poètes vous nomment aussi Pénétrales. »
— D’après Cicéron, De Natura Deorum, II, 68 — explication étymologique des Pénates
Cette toile majestueuse de Federico Barocci (1535–1612), conservée à la Galerie Borghèse, illustre le mythe fondateur des Pénates romains avec une intensité dramatique préfigurant le Baroque. Énée fuit Troie en flammes portant sur ses épaules son vieux père Anchise — qui serre contre lui les statuettes des Pénates troyens — tandis que son jeune fils Ascagne marche à ses côtés et que son épouse Créuse suit derrière. La famille emporte avec elle l’essentiel : les dieux du foyer, les garants de la continuité de la lignée.
La scène exprime avec une force visuelle incomparable l’idée centrale de la théologie des Pénates : ces dieux voyagent avec la famille. Ils ne restent pas à Troie avec les ruines — ils accompagnent les survivants jusqu’à Lavinium puis Rome, où ils deviennent les Pénates Publics de tout le peuple romain, conservés dans le temple de Vesta. C’est cette peinture qui inspira le cardinal Scipione Borghèse à commander à Bernini le célèbre groupe sculptural Énée, Anchise et Ascagne (également à la Galerie Borghèse).
Cette figurine gallo-romaine est un exemple concret de la matérialisation quotidienne des Pénates dans le monde romain provincial. Les statuettes des Pénates — en bronze, argile ou argent selon les moyens — étaient sorties de la penetralia (pièce la plus intime de la maison) lors des moments importants de la vie familiale : mariages, naissances, retours de voyage, fêtes. Elles recevaient une part de chaque repas — jetée dans le feu du foyer — ainsi que des libations de vin et des guirlandes de fleurs, de pavots et d’ail.
La diffusion de ces figurines dans toutes les provinces de l’Empire — de la Gaule à la Syrie — témoigne de la profonde romanisation de la piété domestique. Contrairement aux grandes divinités olympiennes vénérées dans les temples publics, les Pénates appartiennent à la sphère privée : leur culte est familial et personnel, accessible à tous, des patriciens aux esclaves (même si ces derniers, selon la doctrine, ne tombaient pas directement sous leur protection). La religion romaine était aussi et surtout cette constellation de petits gestes quotidiens au coin du feu.
La distinction entre Pénates domestiques et Pénates Publics est l’une des expressions les plus saisissantes du génie politique romain : le même modèle de piété familiale, projeté à l’échelle de l’État tout entier. Quand le consul fait un vœu aux Pénates Publics, il accomplit le même geste rituel que le pater familias au coin de son feu. Cette continuité entre le privé et le public, entre la cuisine et le Sénat, est au cœur de la pietas romaine.
Un fait exceptionnel unit Pénates et Dioscures dans la numismatique romaine : les deux couples de divinités sont assimilés dans certaines villes du Latium. À Lavinium (Pratica di Mare), ville liée à Énée et aux origines troyennes de Rome, et à Tusculum, les Pénates étaient honorés sous la forme de deux jeunes guerriers armés de la lance — figures quasi identiques à Castor et Pollux. Un temple du mont Vélia à Rome abritait deux antiques statues appelées par tous « Castor et Pollux » mais portant l’inscription AEDEM DEVM PENATIVM IN VELIA (Temple des dieux Pénates au Vélia) — confirmation absolue de cette identité partagée.
Cette assimilation se lit directement sur les deniers : le denier de C. Antius Restio (RRC 455/2) porte la légende explicite DEI PENATES sur ses bustes accolés ; le denier de Mn. Fonteius (RRC 307/1) utilise les lettres P.P. (Penates Praestites) au-dessus de têtes qui rappellent les Dioscures ; le denier serratus de C. Sulpicius (RRC 312/1) porte D.P.P. (Dei Penates Praestites) sur le même type iconographique. Dans tous ces cas, la gens émettrice est originaire de Lavinium ou Tusculum — villes où cette assimilation était vivante.
Le denier RRC 455/2 de C. Antius Restio est la seule monnaie de la République romaine à porter la légende DEI PENATES en clair à l’avers. La raison est précise : le père du monétaire, tribun de la plèbe célèbre pour sa loi somptuaire, avait dû s’exiler à Lavinium après sa législation — ville où les Pénates étaient honorés d’un culte particulier. En représentant les deux Pénates accolés avec leur nom au droit et Hercule marchant triomphant au revers, son fils C. Antius Restio rend hommage à la fois à l’exil paternel, aux origines divines revendiquées de la gens Antia (d’Antiades, fils d’Hercule) et au lieu sacré lavinien où la famille trouva refuge.
Ce denier condense un programme iconographique d’une remarquable densité symbolique. Les Pénates à l’avers — avec leur légende explicite unique — commémorent l’exil paternel à Lavinium et le lien familial avec le culte lavinien. Hercule au revers rappelle l’origine fabuleuse revendiquée de la gens Antia : Antiades, fils d’Hercule et d’Aglaé. Le Hercule représenté ici — victorieux sur le brigand Cacus lors de ses exploits en Italie avant la fondation de Rome — est précisément le Hercule lavinien, celui qui passa par ces terres avant même qu’Énée n’y apporte les Pénates troyens. Deux couches de sacré local se superposent sur un seul flan d’argent.
Babelon souligne que C. Antius Restio le monétaire fut proscrit par les Triumvirs en 43 av. J.-C. et ne dut sa survie qu’au dévouement d’un esclave qui lui facilita la fuite vers la Sicile et Sextus Pompée — écho cruel du destin de son père contraint lui aussi à l’exil.
Références : RRC 455/2 · B.2 (Restia) · Syd. 971 · Atelier : Rome · Matière : Argent · 2 variantes (2a avec léonté / 2b sans)
Avant le denier d’Antius Restio, les Pénates apparaissaient sur les monnaies sous des formes abrégées dont l’interprétation a divisé les numismates. Sur le denier de Mn. Fonteius (RRC 307/1), les têtes accolées surmontées d’étoiles portent les lettres P.P. que Babelon et Mommsen interprètent comme Penates Praestites ou Penates Publici — les Pénates Protecteurs. Sur le denier serratus de C. Sulpicius Galba (RRC 312/1), les mêmes têtes portent D.P.P. (Dei Penates Praestites) — interprétation confirmée par le rapprochement avec la légende explicite du denier Antia.
Ces monnaies proviennent toutes de familles ayant des liens avec Lavinium ou Tusculum, seules villes où les Pénates étaient assimilés aux Dioscures et où ce type iconographique (deux jeunes hommes accolés, étoilés, armés) portait simultanément les deux identités divines. C’est le génie propre de la religion romaine : deux noms, une seule représentation, une seule réalité protectrice selon les lieux et les familles.
Références : RRC 307/1 (Fonteius, P.P.) · RRC 312/1 (Sulpicia, D.P.P.) · RRC 455/2 (Antia, DEI PENATES)
L’expression « regagner ses pénates » est l’un des rares héritages directs de la religion romaine dans la langue française contemporaine. Elle a perdu son sens religieux pour désigner simplement le fait de rentrer chez soi — mais l’idée de fond demeure intacte : le foyer est un sanctuaire, un espace de protection contre les aléas du monde extérieur. C’est exactement ce que signifiaient les Pénates pour les Romains.
Plus profondément, les Pénates incarnent une vision du monde où le sacré ne réside pas seulement dans les grandes architectures de marbre ou les rites publics, mais dans la continuité de la vie quotidienne — dans la provision qui ne manque pas, dans le feu qui ne s’éteint pas, dans la famille qui perdure de génération en génération. Cette religiosité de l’intime, du répété, du fragile préservé, est peut-être la contribution la plus originale de Rome à l’histoire de la piété humaine.
- Cicéron, De Natura Deorum, II, 68 — explication étymologique des Pénates (penetrales des poètes), interprétation comme dieux de l’intérieur.
- Virgile, Énéide, II, 293–297 — apparition du fantôme d’Hector enjoignant à Énée d’emporter les Pénates de Troie ; III, 147–171 — les Pénates apparaissent en songe à Énée pour lui indiquer son chemin vers l’Italie.
- Servius, Commentaire à l’Énéide — longue discussion sur la nature des Pénates, leurs différents types selon les individus et les familles.
- Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 67–68 — description des Pénates à Lavinium et de leur lien avec Énée.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 1 — fondation de Lavinium par Énée et dépôt des Pénates troyens.
- Ovide, Fastes, VI, 448–454 — mention de la fête des Pénates dans le calendrier religieux romain.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 455/2 ; notice sur C. Antius Restio ; RRC 307/1 (Fonteia, P.P.) ; RRC 312/1 (Sulpicia, D.P.P.).
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — B.2 (Restia) ; démonstration de l’identification Pénates/Dioscures à Lavinium/Tusculum, étymologies de P.P. et D.P.P.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — Syd. 971.
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