Vénus Cloacina
Déesse purificatrice · Sacellum Cloacinae · Iconographie numismatique · République romaine
Vénus Cloacina est l’une des divinités les plus singulières du panthéon romain — une déesse née de la rencontre inattendue entre le sacré et l’infrastructure urbaine. Son nom dérive du latin cloare ou cluere (purifier) et de cloaca (égout), plaçant son culte au croisement de la propreté physique, de la purification rituelle et des pouvoirs de Vénus sur l’amour conjugal. À l’origine divinité étrusque liée à un ruisseau purificateur canalisé pour former la Cloaca Maxima, elle fut assimilée à Vénus par les Romains dans un syncrétisme caractéristique de la religion romaine — unir le profane et le divin sous une figure tutélaire reconnue.
Son sanctuaire (Sacellum Cloacinae), modeste édifice circulaire au cœur du Forum romain, se trouvait précisément à l’endroit où la bouche principale de la Cloaca Maxima débouchait sous la Basilique Æmilia. Tite-Live et Pline l’Ancien le mentionnent comme lieu de culte actif, orné de deux statues de la déesse — peut-être représentant ses deux facettes : la purificatrice Cloacina et la protectrice Vénus — agrémentées de myrte, fleur, roses et oiseaux. Selon la tradition, ce sanctuaire fut fondé sous Titus Tatius lors de la réconciliation sabine : Romains et Sabins s’y purifièrent avec des branches de myrte après le conflit consécutif à l’enlèvement des Sabines.
Dans la numismatique républicaine tardive, Vénus Cloacina figure sur les deniers de Lucius Mussidius Longus (RRC 494/42–43, 42 av. J.-C.) — une émission du Second Triumvirat au symbolisme soigneusement choisi : invoquer la déesse de la purification et de la réconciliation au moment même où Rome sort déchirée de la guerre civile contre les assassins de César.
« Cloacina (de cluere, purifier) est le surnom de Vénus expiatrix, et prouve que nous sommes en présence du monument élevé à cette déesse non loin de l’enceinte des comices. »
— Ernest Babelon, Description des Monnaies de la République Romaine, 1885
Ce denier est notre source documentaire principale pour l’aspect du Sacellum Cloacinae : le revers en restitue l’architecture avec une précision exceptionnelle pour une monnaie républicaine. On y voit une plateforme circulaire surmontée de deux statues de la déesse, inscrite de la légende CLOACIN, avec balustrade en treillis, escalier à gauche et colonnette à droite. Les deux statues, chacune appuyée sur un cippe de la main droite, incarnent les deux aspects de Vénus Cloacina — purification et amour.
L’avers porte la tête diadémée et voilée de Concordia — déesse de la concorde politique — soulignant la relation sémantique entre purification rituelle (Vénus Cloacina) et réconciliation sociale (Concordia). Dans le contexte troublé du Second Triumvirat (42 av. J.-C.), ce rapprochement iconographique est délibérément politique : il rappelle que la paix entre Romains et Sabins, symbolisée par le myrte de Vénus Cloacina, peut et doit se reproduire après les guerres civiles.
La variante RRC 494/43 propose le même revers du Sacellum Cloacinae — ici avec la légende CLOACIN ou parfois CLOAC — mais associé à l’avers d’un Sol radié, tête du dieu Soleil rayonnante. Le Soleil était l’une des divinités protectrices de Marc Antoine, et cette combinaison Sol / Vénus Cloacina renforce la lecture politique de la série : les forces solaires de renouveau (Antoine) unies aux puissances purificatrices du Forum romain contre les forces obscures des assassins de César.
Babelon note que la tête radiée du Soleil se retrouve sur d’autres monnaies de Marc Antoine de la même période (RRC 494, Antonia 28–31), confirmant le lien entre le dieu lumineux et le triumvir. L’association avec Vénus Cloacina est donc une construction iconographique cohérente, où purification, lumière et réconciliation convergent en un seul programme de propagande numismatique.
Le Sacellum Cloacinae représenté sur les deniers de Mussidius Longus est notre unique source iconographique pour cet édifice. Aucun vestige architectonique certain n’a été retrouvé, même si la fondation circulaire est localisée dans le Forum. La monnaie devient ainsi un document archéologique d’une valeur inestimable — c’est l’une des rares occasions où la numismatique supplante complètement les sources écrites pour la connaissance d’un monument romain.
Les deniers RRC 494/42 et 494/43 de Lucius Mussidius Longus constituent la seule représentation figurée connue du Sacellum Cloacinae. Aucune autre source — littéraire, épigraphique ou archéologique — ne nous renseigne avec autant de précision sur l’aspect de ce petit sanctuaire. La monnaie, imprimée à des milliers d’exemplaires et circulant dans tout l’Empire, a ainsi préservé pendant vingt siècles l’image d’un monument du Forum romain que ni les fouilles ni les textes ne pourraient restituer seuls.
Babelon souligne l’étymologie : Cloacina vient de cluere, purgare (purifier), et son titre Vénus expiatrix renvoie à la fois à la purification physique des eaux et à l’expiation morale — la réconciliation après la faute. Ce double sens est au cœur du choix iconographique de Mussidius Longus en 42 av. J.-C.
Cloaca Maxima · Rome
Selon la tradition rapportée par Tite-Live et Pline l’Ancien, le Sacellum Cloacinae fut fondé sous le règne conjoint de Romulus et de Titus Tatius, roi des Sabins, après la guerre consécutive à l’enlèvement des Sabines. Le mythe veut que les deux peuples, lassés du conflit, se soient purifiés avec des branches de myrte — plante sacrée de Vénus — à l’endroit même où jaillissait la source souterraine qui deviendrait la Cloaca Maxima. Ce rituel de purification collective inaugura la réconciliation et l’union des deux peuples en une seule cité.
La découverte d’une statue dans les égouts (cloacae) — mentionnée par la tradition pour expliquer le surnom — fut interprétée comme un signe divin : la déesse avait élu domicile dans les conduits souterrains, sanctifiant ainsi l’infrastructure hydraulique de la ville. Titus Tatius fit ériger le modeste sanctuaire à cet endroit, marquant symboliquement la frontière entre la Rome souterraine (les eaux purifiées) et la Rome civile (le Forum, lieu de la vie politique).
Vénus Cloacina n’est pas seulement la gardienne des eaux d’égout : son domaine religieux s’étend à la purification morale et à la sphère conjugale. Elle était invoquée pour protéger la chasteté au sein du mariage et pour sanctifier les relations sexuelles légitimes — considérées comme un acte pur et sacré dans la morale romaine, à l’opposé des unions illégitimes. Cette extension de son pouvoir de la propreté physique vers la pureté morale est typique du syncrétisme religieux romain : une fonction pratique (purifier les eaux) génère naturellement une fonction symbolique (purifier les intentions et les actes).
Les femmes romaines s’adressaient particulièrement à Vénus Cloacina pour garantir l’harmonie conjugale et la légitimité des unions. Sa proximité avec Concordia — visible sur les deniers Mussidia — n’est donc pas accidentelle : les deux déesses partagent un idéal de réconciliation et d’harmonie, l’une dans la sphère privée du mariage, l’autre dans la sphère publique des relations politiques. En 42 av. J.-C., au moment où les triumvirs cherchent à présenter leur alliance comme une réconciliation nationale, convoquer les deux déesses sur la même monnaie est un choix rhétorique parfaitement ajusté.
La Cloaca Maxima elle-même illustre cette vision romaine où l’ingénierie et le sacré se rejoignent : ce réseau souterrain, qui drainait les marécages du Forum pour rendre la ville habitable, était une prouesse technique unique dans le monde antique. Le diviniser ne trivialise pas le sacré — il élève au rang de divin ce qui maintient la cité en vie.
Série Mussidia — Deniers de L. Mussidius Longus (42 av. J.-C.)
Divinités liées à Vénus Cloacina
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, I, 13 — réconciliation des Romains et des Sabins ; purification au myrte et fondation du sanctuaire de Cloacina.
- Pline l’Ancien, Historia Naturalis, XV, 119 — mention de Vénus Cloacina et de la dédicace de son sanctuaire avec du myrte.
- Lactance, Divinae Institutiones, I, 20 — critique chrétienne du culte de Vénus Cloacina, attestant sa réalité cultuelle.
- Plaute, Truculentus, v. 657 — seule mention littéraire du nom Cloacina avant la période impériale, dans un contexte comique.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 494/42 et 494/43 ; contexte de la série Mussidia Longus.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine, Paris, 1885 — Mussidia 6–7 ; analyse étymologique de Cloacina et du programme iconographique.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — n° 1093, 1093a.
- Crawford, M.H. (CRI), Coinage and Money under the Roman Republic, 1985 — CRI 188, 188a ; contexte politique de 42 av. J.-C.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, Spink, Londres — monnaies de Mussidius Longus dans le contexte du Second Triumvirat.
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