Vénus Erycina
La déesse venue de l’Ouest · Iconographie numismatique · République romaine
Vénus Erycina — littéralement Vénus d’Éryx — est l’une des formes les plus anciennes et les plus complexes du culte de Vénus à Rome. Son nom dérive du mont Éryx (Eryx en latin, aujourd’hui Erice), sommet de l’ouest de la Sicile sur lequel s’élevait l’un des sanctuaires les plus célèbres du bassin méditerranéen antique, fréquenté aussi bien par les Sicanes, les Phéniciens, les Grecs que par les Romains. Identifiée à Aphrodite Erycinè par les Grecs et à Astarté par les Puniques, cette déesse polyvalente de la fertilité, du plaisir et de la victoire va devenir, à partir du IIIe siècle av. J.-C., un pilier du panthéon romain officiel.
Pour Rome, Venus Erycina n’est pas une simple divinité étrangère assimilée : elle est la mère d’Énée, l’ancêtre mythique du peuple romain, introduite en Sicile par le héros troyen lui-même lors de son voyage vers l’Italie. Ce lien généalogique — relayé par Virgile dans l’Énéide — fait d’elle une déesse nationale autant que méditerranéenne, dont le culte sera instrumentalisé par les grandes familles romaines, Sylla, Pompée et César en tête.
« Sur son sommet, qui est plat, se dresse le temple de Vénus Erycina, incontestablement le premier de tous les sanctuaires siciliens par sa richesse et sa magnificence générale. »
— Polybe, Histoires, I, 55
Le sanctuaire du mont Éryx est l’un des plus anciens lieux de culte de la Méditerranée occidentale. Dès le Néolithique, les Sicanes y vénéraient une déesse-mère créatrice de la vie et de la fertilité. Avec l’arrivée successive des Phéniciens, des Élymes, des Grecs puis des Puniques, ce culte féminin s’est transformé et enrichi, absorbant les attributs d’Astarté, puis d’Aphrodite Erycinè. Diodore de Sicile rapporte qu’Éryx, fils de Boutès et d’Aphrodite, avait érigé le temple dédié à sa mère et fondé la ville qui porte son nom.
La légende romaine, telle que la transmet Virgile dans l’Énéide, ajoute une couche fondatrice : Énée, fuyant Troie avec son père Anchise, fait escale en Sicile. Anchise y meurt et est enterré au pied du mont Éryx ; Énée, en hommage à sa mère Vénus, y fonde ou restaure le sanctuaire, faisant de cette déesse sicilienne un héritage troyen et donc romain. Ce récit mytho-généalogique sera l’argument décisif qui légitimera l’introduction officielle du culte à Rome.
Le sanctuaire était réputé dans tout le bassin méditerranéen pour son faste et ses rites particuliers : présence de colombes sacrées, prostituées sacrées (hierodoulai) qui accueillaient les pèlerins et les marins, et un calendrier rituel marqué chaque année par la migration des colombes vers l’Afrique (anagogè) et leur retour neuf jours plus tard (catagogè), symbolisant le voyage de la déesse elle-même.
Sur les monnaies républicaines, Vénus Erycina est représentée avec une iconographie distincte de celle de Vénus Genetrix ou de Vénus Victrix. Les graveurs ont choisi des attributs qui soulignent à la fois son origine sicilienne, sa nature de déesse de la séduction et son lien avec la victoire militaire romaine.
Sur le denier RRC 424/1, Caius Considius Nonianus représente à l’avers le buste drapé de Vénus Erycina portant la stéphane et une boucle d’oreille — portrait soigné d’une déesse à la fois orientale et romaine. Ce choix iconographique est délibéré : il rappelle à la fois la Vénus grecque et l’Astarté phénicienne, soulignant l’universalité méditerranéenne de ce culte.
L’introduction officielle de Vénus Erycina à Rome s’inscrit dans la tradition romaine de l’evocatio — le rite par lequel Rome invitait les dieux ennemis à quitter leurs cités pour venir résider à Rome, privant ainsi l’ennemi de leur protection. Dans le cas d’Éryx, le processus fut plus subtil : la déesse n’était pas ennemie mais ancêtre. Les Livres Sibyllins consultés après le désastre du Trasimène en 217 av. J.-C. prescrivirent son introduction formelle au Capitole — le cœur sacré de Rome.
La statue de la déesse du temple d’Erice fut ramenée à Rome, selon la tradition, en 211 av. J.-C., lors de la prise de Syracuse par Marcellus. Les chercheurs identifient aujourd’hui cet acrolite avec le célèbre Acrolite Ludovisi, conservé à Rome.
Après la catastrophique défaite romaine au lac Trasimène (217 av. J.-C.) face à Hannibal, le dictateur Quintus Fabius Maximus Verrucosus consulta les Livres Sibyllins et vœu solennel fut prononcé d’élever un temple à Vénus Erycina sur le Capitole, si Rome obtenait la victoire. Le temple fut inauguré en 215 av. J.-C., dans l’Area Capitolina, à proximité immédiate du grand temple de Jupiter Optimus Maximus.
Ce choix du Capitole — la colline sacrée par excellence, réservée aux divinités protectrices de l’État romain — est hautement symbolique. En installant Vénus Erycina au sommet de la hiérarchie topographique et religieuse de Rome, le Sénat affirmait que cette déesse d’origine sicilienne était désormais une divinité nationale, garante du salut de la République face aux Carthaginois. Ce temple fut probablement rebaptisé ultérieurement Aedes Veneris Capitolinae.
Le culte de ce temple était réservé aux classes supérieures — la noblesse romaine (gens) et les magistrats qui venaient y implorer la protection divine pour les affaires de l’État. Les Vinalia du 23 avril étaient célébrées en ce lieu, fête du vin et de la fertilité placée sous le patronage conjoint de Vénus et de Jupiter.
Un second temple de Vénus Erycina fut voué en 184 av. J.-C. par le consul Lucius Porcius Licinius pendant la guerre contre les Ligures, et dédié en 181 av. J.-C. à l’extérieur des murs de la ville, près de la Porte Colline (Porta Collina), au nord-est du Mur Servien. Son emplacement hors du pomerium — la limite sacrée de la ville — est particulièrement révélateur de la nature de ce culte.
Contrairement au temple du Capitole réservé aux élites, ce sanctuaire extra-muros était ouvert à une Vénus plus populaire, proche des marchands, des esclaves, des étrangers et des femmes de condition modeste. Strabon précise que ce temple était bâti à l’image du sanctuaire sicilien, avec son portique enclos. Ovide, dans les Fastes, décrit les festivités du 23 avril où les prostituées venaient en masse honorer la déesse — confirmant que ce temple perpétuait la tradition de la prostitution sacrée héritée du sanctuaire d’Éryx.
C’est aussi devant ce temple que Sylla écrasa les derniers partisans de Marius lors de la bataille de la Porte Colline (82 av. J.-C.), épisode qui donna au lieu une charge historique supplémentaire et que les Romains interprétèrent comme une nouvelle victoire accordée par Vénus Erycina.
Le denier RRC 424/1 de Caius Considius Nonianus (57 av. J.-C.) est un document exceptionnel à double titre : il représente le premier paysage figuré sur une monnaie romaine — un temple au sommet d’une montagne rocheuse, avec remparts, tours et porte — et constitue l’une des rares représentations directes d’un sanctuaire sicilien dans la numismatique républicaine. Le chercheur Michael Cheilik (1965) a montré qu’il s’agit vraisemblablement du temple de Vénus Erycina situé extra portam Collinam à Rome, et non du sanctuaire sicilien lui-même comme on le pensait auparavant.
Le choix iconographique de Caius Considius Nonianus est à la fois un programme religieux et une revendication familiale. Selon Babelon et Grueber, un ancêtre du monétaire aurait été lié à la construction ou à la restauration du temple de Vénus Erycina à Rome — peut-être le temple extra-muros de la Porte Colline. En représentant ce sanctuaire sur sa monnaie, Nonianus rappelait à tous les citoyens romains le lien entre sa famille et l’une des divinités les plus vénérées de la République.
La représentation du temple sur montagne rocheuse est également une innovation iconographique majeure. Elle inaugure ce que les numismates appellent le paysage numismatique — la capacité à représenter un monument dans son environnement naturel, et non isolé sur fond neutre. Cette technique sera reprise par d’autres monétaires républicains et influencera la numismatique impériale.
Le culte de Vénus Erycina à Rome était rythmé par deux fêtes principales inscrites aux fasti : les Vinalia du 23 avril (dies natalis du temple du Capitole) et le 24 octobre (second dies natalis, possiblement lié à une restauration du temple de la Porte Colline sous Auguste). Ovide décrit dans les Fastes (IV, 863–876) l’affluence des prostituées romaines au temple de la Porte Colline lors des Vinalia d’avril, perpétuant ainsi la tradition de la prostitution sacrée héritée du sanctuaire sicilien.
Cette dualité est fondamentale pour comprendre Vénus Erycina : d’un côté une déesse d’État, protectrice de Rome et de ses élites, vénérée sur le Capitole ; de l’autre une déesse populaire, accessible à tous, patronne des plaisirs et des femmes de petite condition, dont le temple extra-muros était un lieu de vie autant que de culte. Cette double nature — aristocratique et populaire, guerrière et érotique — fait de Vénus Erycina l’une des figures divines les plus riches et les plus complexes du panthéon républicain.
Le culte était également associé à l’Acrolite Ludovisi — fragment de statue colossale en marbre représentant Vénus, aujourd’hui conservé au Palazzo Altemps à Rome — que les archéologues identifient comme la statue cultuelle rapportée de Sicile en 211 av. J.-C. par Marcellus.
Sylla fut le premier à exploiter politiquement Vénus Erycina de façon ostentatoire. Après sa victoire décisive à la Porte Colline (82 av. J.-C.) — remportée devant le temple même de la déesse — il se para du surnom de Epaphroditos (« le chéri d’Aphrodite ») et plaça sa carrière entière sous la protection de Vénus. Cette instrumentalisation de la déesse comme marque de faveur divine personnelle ouvrit la voie à ses successeurs.
Pompée dedia un temple à Venus Victrix sur le Champ de Mars (55 av. J.-C.), s’inscrivant dans la tradition érycine de la Vénus victorieuse. César, revendiquant la descendance d’Énée et donc de Vénus elle-même via la gens Iulia, alla plus loin encore en dédiant le temple du Forum Iulium à Venus Genetrix (46 av. J.-C.) — la Vénus Mère de Rome — dans la continuité directe du culte érycin. C’est cette évolution qui fera de Vénus Erycina l’ancêtre symbolique de tous les empereurs julio-claudiens.
Vénus Erycina dans la numismatique républicaine
Contexte historique et architectural
- Polybe, Histoires, I, 55 — description du sanctuaire d’Éryx et de sa magnificence.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV et V — origines mythologiques du culte et fondation par Éryx fils d’Aphrodite.
- Virgile, Énéide, V — escale d’Énée en Sicile, mort d’Anchise et fondation du sanctuaire.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, XXII, 9–10 ; XXIII, 30–31 — vœu de Fabius Maximus et inauguration du temple du Capitole (215 av. J.-C.).
- Ovide, Fastes, IV, 863–876 — les Vinalia d’avril et les rites du temple de la Porte Colline.
- Strabon, Géographie, VI, 2, 6 — description du temple de la Porte Colline copié sur le sanctuaire sicilien.
- Solin, Collectanea rerum memorabilium, II, 14 — Énée et la statue de Vénus Frutis rapportée de Sicile.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 424/1, notice Considia.
- Babelon, E., Description des Monnaies de la République Romaine — notice Considia 1.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic — Sydenham 887.
- Cheilik, M., « Numismatic and Pictorial Landscapes », Greek, Roman and Byzantine Studies, 1965 — sur la première représentation paysagère de RRC 424/1.
- Grueber, H.A., Coins of the Roman Republic in the British Museum, 1910.
Article LesDioscures · lesdioscures.com · Vénus Erycina · Déesse de l’Ouest · Iconographie numismatique romaine