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Vénus Erycina

La déesse venue de l'Ouest · Iconographie numismatique · République romaine

NatureDivinité romaine
OrigineMont Éryx · Sicile occidentale
AttributsColombe · Stéphane · Myrte
Temples à RomeCapitole (215) · Porte Colline (181)
MonnaieRRC 424/1 · Considia

Vénus Erycina — littéralement Vénus d'Éryx — est l'une des formes les plus anciennes et les plus singulières du culte de Vénus à Rome. Son nom dérive du mont Éryx (Eryx en latin, aujourd'hui Erice), sommet isolé de l'ouest de la Sicile sur lequel s'élevait l'un des sanctuaires les plus célèbres de la Méditerranée antique. Cité des Élymes, longtemps tenue par Carthage, Éryx vit sa déesse honorée tour à tour comme Astarté par les Puniques, comme Aphrodite Erycinè par les Grecs, puis comme Vénus par les Romains.

Pour Rome, Vénus Erycina n'est pas une simple divinité étrangère : elle est la mère d'Énée, l'ancêtre mythique du peuple romain, dont la tradition faisait le fondateur du sanctuaire sicilien. Ce lien généalogique — fixé par Virgile dans l'Énéide — fait d'elle une déesse nationale autant que méditerranéenne, introduite officiellement à Rome au cœur de la deuxième guerre punique, puis revendiquée par les grands imperatores de la fin de la République.

Le mont Éryx (Erice) vu depuis les salines de Nubia, Sicile occidentale
Le mont Éryx (Erice) vu des salines de Nubia · Sicile occidentale · Wikimedia Commons

« Sur son sommet, qui est plat, se dresse le sanctuaire d'Aphrodite Érycine, sans conteste le premier de tous les lieux saints de Sicile par sa richesse et sa magnificence. »

— Polybe, Histoires, I, 55, 8 · trad. LesDioscures
✦ Origines du culte — Le mont Éryx
01 Le sanctuaire sicilien — Une déesse au carrefour des civilisations Époque élyme → époque romaine

Le sanctuaire du mont Éryx est l'un des plus anciens lieux de culte de la Méditerranée occidentale. La ville appartenait aux Élymes, peuple que Thucydide distingue des Grecs comme des Sicanes, et sa déesse y fut assimilée successivement à l'Astarté phénicienne et punique, puis à l'Aphrodite grecque. Diodore de Sicile rapporte qu'Éryx, fils d'Aphrodite et de Boutès, régnait sur le pays et fonda sur le sommet le sanctuaire de sa mère (Diodore, IV, 83, 1).

La légende romaine ajoute une couche fondatrice. Énée, fuyant Troie avec son père Anchise, fait escale à Drépanon (Trapani), au pied du mont ; Anchise y meurt. Un an plus tard, Énée revient célébrer des jeux funèbres et fonde sur le sommet « voisin des astres » un sanctuaire à Vénus (Virgile, Énéide, V, 759–761). Diodore précise qu'Énée orna le temple de nombreuses offrandes (IV, 83, 4). C'est ce récit qui permettra à Rome de considérer la déesse d'Éryx comme un héritage troyen — donc romain.

Le mont Éryx, gravure ancienne
Le mont Éryx · gravure ancienne · Wikimedia Commons
Vue du mont Erice en Sicile, estampe
Veduta del Monte Erice in Sicilia · estampe · Wikimedia Commons

Le sanctuaire était réputé pour ses rites. Strabon évoque les hiérodules, servantes de la déesse consacrées par des Siciliens et des étrangers, déjà raréfiées à son époque (Strabon, VI, 2, 6). Élien décrit la fête des Anagôgia : chaque année, les colombes sacrées quittaient Éryx pour la Libye — on disait que la déesse partait avec elles — et revenaient neuf jours plus tard, aux Katagôgia (Élien, Personnalité des animaux, IV, 2). Rome, maîtresse de la Sicile, continua d'honorer le lieu : Diodore rapporte que consuls et préteurs de passage y sacrifiaient, et que le Sénat fit verser à la déesse une contribution en or par dix-sept cités siciliennes, avec une garde de deux cents soldats (IV, 83, 7).

✦ Attributs iconographiques
02 Les emblèmes de Vénus Erycina Monnaies · Textes · Sanctuaire

Sur la monnaie républicaine, Vénus Erycina n'apparaît qu'une fois sous ce nom explicite : le denier de C. Considius Nonianus (RRC 424/1). Son iconographie s'y distingue de celle de Venus Genetrix ou de Venus Victrix : un buste de déesse richement paré, associé au paysage de son sanctuaire.

🕊️ColombeOiseau de Vénus, au cœur du rite érycin : le départ annuel des colombes vers la Libye figurait le voyage de la déesse.
👑StéphaneDiadème porté par Vénus sur le denier de Considius Nonianus, avec la couronne de laurier — marque de majesté divine.
🏛️Temple sur la montagneAu revers de RRC 424/1 : le sanctuaire au sommet d'un mont enceint d'une muraille à porte — l'une des premières vues d'un monument dans son site sur une monnaie romaine.
🌿Myrte · RosePlantes consacrées à Vénus sous toutes ses formes, couramment associées à ses fêtes romaines.
⚔️Vocation victorieuseIntroduite à Rome sur prescription des Livres Sibyllins après le désastre du lac Trasimène, Erycina est d'abord une déesse du salut de l'État.

Sur le denier RRC 424/1, le buste est lauré et diadémé, la chevelure ornée — portrait d'une déesse à la fois grecque et orientale par ses parures, qui rappelle l'ancienneté méditerranéenne du culte.

✦ Le transfert du culte à Rome
⚡ Un culte importé en temps de guerre — La prescription des Livres Sibyllins

Les Romains avaient pris pied sur le mont Éryx pendant la première guerre punique : ils tinrent le sommet et son sanctuaire contre les assauts d'Hamilcar Barca jusqu'à la fin du conflit (241 av. J.-C.). Le culte n'entra pourtant officiellement à Rome qu'une génération plus tard, au pire moment de la guerre contre Hannibal.

Après le désastre du lac Trasimène (217 av. J.-C.), les décemvirs consultèrent les Livres Sibyllins, qui prescrivirent notamment de vouer un temple à Venus Erycina ; le vœu fut prononcé par le dictateur Q. Fabius Maximus (Tite-Live, XXII, 9, 7–10, 10). Il ne s'agit donc pas d'une evocatio — rite par lequel Rome appelait à elle les dieux d'une cité ennemie — mais de l'accueil d'une déesse que la légende d'Énée rendait déjà « parente ».

Ovide relie l'arrivée de la Vénus sicilienne à la prise de Syracuse par Claudius Marcellus (Fastes, IV, 873–876) ; c'est un raccourci poétique, puisque le temple du Capitole était voué dès 217 et dédié en 215, avant la chute de Syracuse (212).

03 Le temple du Capitole — Vénus protectrice de l'État Voué en 217 · dédié en 215 av. J.-C.

Le temple fut dédié en 215 av. J.-C. par Q. Fabius Maximus lui-même, nommé duumvir à cet effet, sur le Capitole (Tite-Live, XXIII, 30, 13–14 ; 31, 9). Le même jour, T. Otacilius Crassus dédiait le temple de Mens voué lors de la même crise : les deux sanctuaires n'étaient séparés que par un fossé (Tite-Live, XXIII, 31, 9).

Le choix du Capitole — colline des divinités protectrices de l'État, autour du grand temple de Jupiter Optimus Maximus — est hautement symbolique. En installant Vénus Erycina au sommet de la topographie religieuse de Rome, le Sénat faisait de la déesse sicilienne une garante du salut de la République face à Carthage, l'ennemie qui avait longtemps dominé Éryx.

04 Le temple de la Porte Colline — Vénus des plaisirs et des humbles Voué en 184 · dédié en 181 av. J.-C.

Un second temple de Vénus Erycina fut voué en 184 av. J.-C. par le consul L. Porcius Licinus pendant la guerre contre les Ligures, et dédié en 181 av. J.-C. par son homonyme duumvir (Tite-Live, XL, 34, 4), à l'extérieur de la Porte Colline (Porta Collina), au nord-est du mur servien, hors du pomerium.

Strabon précise que ce temple portait le nom de Vénus Érycine et possédait un sanctuaire remarquable entouré d'un portique (Strabon, VI, 2, 6) ; Ovide le désigne comme le « temple vénérable proche de la Porte Colline, qui tient son nom du haut Éryx » (Remèdes à l'amour, 549–550). Le calendrier y plaçait le dies natalis au 23 avril, jour des Vinalia, où Ovide montre les femmes de petite condition — les vulgares puellae — venir en foule honorer la déesse (Fastes, IV, 863–870).

Ce sanctuaire hors les murs offrait ainsi une Vénus plus populaire, accessible aux marchands, aux affranchis et aux courtisanes. C'est aussi devant lui que Sylla remporta sur les Samnites et les partisans de Marius la bataille décisive de la Porte Colline (1er novembre 82 av. J.-C.).

✦ Représentation numismatique
⚡ Le sanctuaire dans son paysage — RRC 424/1

Le denier RRC 424/1 de C. Considius Nonianus (57 av. J.-C.) montre un temple au sommet d'une montagne, à l'intérieur d'une enceinte percée d'une porte surmontée de la légende ERVC. Les premières images architecturales de la monnaie républicaine — la Columna Minucia (135 av. J.-C.), le temple de Jupiter Capitolin — isolaient le monument sur le champ ; ici, le sanctuaire est figuré dans son site, rocher et murailles compris.

Quel temple ? Crawford et le catalogue du British Museum y reconnaissent le sanctuaire d'Éryx en Sicile, que la montagne et l'enceinte évoquent naturellement. Une autre lecture, reprise dans l'article de LesDioscures sur l'architecture monétaire, y voit le temple extra portam Collinam avec, en avant, le mur servien et la Porte Colline. La première identification reste aujourd'hui la plus suivie ; la seconde aurait l'intérêt de faire écho à la victoire de Sylla.

05 Denier Considia · RRC 424/1 · Caius Considius Nonianus 57 av. J.-C. · Rome
🏛 Buste de Vénus Erycina — Temple sur la montagne
Denier Considia RRC 424/1, buste de Vénus Erycina et temple d'Éryx, 57 av. J.-C.
1393CO · RRC 424/1 · Denier · 57 av. J.-C.

Le monétaire C. Considius Nonianus n'est connu par aucune autre source. On a supposé que le choix de Vénus Erycina trahissait des sympathies syllaniennes : Sylla se disait favorisé par Vénus, et sa victoire décisive s'était jouée au pied du temple érycin de la Porte Colline. L'hypothèse reste indémontrable, mais elle éclaire la charge politique que portait alors cette déesse.

L'émission porte la mention S · C (senatus consulto) : elle a été frappée sur décision expresse du Sénat, en dehors du programme ordinaire de l'atelier.

🏛 Légendes & description
Avers C · CONSIDI · NONIANI — S · C Buste de Vénus Erycina à droite, lauré et diadémé (stéphane), la chevelure ornée, avec boucle d'oreille ; derrière, le nom du monétaire ; devant, S · C. Grènetis.
Revers ERVC (au-dessus de la porte) Temple au sommet d'une montagne rocheuse, entouré d'une enceinte flanquée de tours et percée d'une porte centrale ; au-dessus de la porte, ERVC (Eruc[ina]). Grènetis.
✦ Culte et fêtes
06 Les Vinalia et la double nature de la déesse Calendrier religieux romain

Le 23 avril, les Vinalia — à l'origine fête de Jupiter et du vin nouveau — étaient aussi le jour anniversaire du temple de la Porte Colline. Ovide y décrit les offrandes de myrte, de roses et d'encens que les femmes apportaient à la déesse pour obtenir beauté, faveur et talent de plaire (Fastes, IV, 865–870).

Cette dualité est fondamentale : d'un côté une déesse d'État, vouée au salut de Rome sur le Capitole ; de l'autre une déesse populaire, patronne des plaisirs, honorée hors les murs. Horace saisit cet autre visage dans une image restée célèbre :

« Érycine rieuse, autour de qui volent le Jeu et Cupidon. »

Erycina ridens, quam Iocus circum volat et Cupido

— Horace, Odes, I, 2, 33–34 · trad. LesDioscures

Plusieurs chefs-d'œuvre grecs de la collection Ludovisi — dont le relief dit « Trône Ludovisi », figurant la naissance d'Aphrodite, et l'Acrolithe Ludovisi, tous deux au Palazzo Altemps — ont été découverts dans l'ancienne villa Ludovisi, à proximité du site du temple de la Porte Colline. On a proposé d'y voir des pièces de son décor ou de sa statue de culte ; l'hypothèse reste discutée.

Le puits de Vénus à Erice, gravure sur bois du XIXe siècle
Le « puits de Vénus » à Erice, vestige associé au sanctuaire · xylographie, XIXe s. · Wikimedia Commons
07 Sylla, Pompée, César — Vénus au service du pouvoir personnel Ier s. av. J.-C.

Sylla fut le premier à faire de Vénus une protectrice personnelle : il se faisait appeler en grec Epaphroditos, « favori d'Aphrodite » (Plutarque, Sylla, 34). La victoire de la Porte Colline, remportée au pied du temple érycin, ne pouvait que nourrir ce lien.

Pompée plaça au sommet des gradins de son théâtre du Champ de Mars un temple de Venus Victrix (55–52 av. J.-C.). César, qui faisait descendre la gens Iulia d'Énée et donc de Vénus, dédia en 46 av. J.-C. le temple de Venus Genetrix sur son forum. Ces Vénus nouvelles ne sont pas l'Erycina elle-même, mais elles prolongent l'idée qu'avait imposée son culte : la mère d'Énée veille sur Rome — et désormais sur ceux qui prétendent l'incarner.

08 Tibère et Claude — Restaurer le sanctuaire des ancêtres 25 ap. J.-C. · 41–54 ap. J.-C.

Le lien dynastique survécut à la République. En 25 ap. J.-C., les habitants de Ségeste demandèrent la restauration du temple d'Éryx, tombé en ruine ; Tibère s'en chargea volontiers, « en parent » de la déesse (Tacite, Annales, IV, 43, 4). Claude fit à son tour restaurer le temple de Vénus Erycina en Sicile aux frais du trésor public (Suétone, Claude, 25, 5).

Le château d'Erice, bâti sur le site du sanctuaire, xylographie de 1892
Le Castello di Venere, bâti sur le site du sanctuaire · xylographie, 1892 · Wikimedia Commons
Les murailles dites phéniciennes d'Erice, gravure
Les murailles dites « phéniciennes » d'Erice · gravure · Wikimedia Commons

Au Moyen Âge, les Normands bâtirent sur le sommet le Castello di Venere, en remployant des blocs de l'ancien sanctuaire ; quelques vestiges, dont un puits sacré, y ont été reconnus.

✦ Fiches et articles liés

Vénus Erycina dans la numismatique républicaine

Mythe, histoire et architecture

📚Notes & Références
  • Polybe, Histoires, I, 55, 7–8 — le mont Éryx et la magnificence de son sanctuaire.
  • Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 83 — fondation par Éryx fils d'Aphrodite, offrandes d'Énée, honneurs rendus par Rome.
  • Virgile, Énéide, III, 707–710 ; V, 759–761 — mort d'Anchise à Drépanon, fondation du sanctuaire par Énée.
  • Tite-Live, Histoire romaine, XXII, 9–10 ; XXIII, 30–31 — vœu de 217 et dédicace du temple du Capitole (215).
  • Tite-Live, Histoire romaine, XL, 34, 4 — dédicace du temple de la Porte Colline (181).
  • Strabon, Géographie, VI, 2, 6 — hiérodules d'Éryx ; temple de la Porte Colline et son portique.
  • Ovide, Fastes, IV, 863–876 — les Vinalia du 23 avril ; Remèdes à l'amour, 549–550.
  • Horace, Odes, I, 2, 33–34 — Erycina ridens.
  • Élien, Personnalité des animaux, IV, 2 — Anagôgia et Katagôgia, départ et retour des colombes.
  • Plutarque, Vie de Sylla, 34 — le surnom d'Epaphroditos.
  • Tacite, Annales, IV, 43, 4 ; Suétone, Claude, 25, 5 — restaurations du temple d'Éryx.
  • Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 424/1, Considia.
  • Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, 1885–1886 — Considia 1.
  • Grueber, H.A., Coins of the Roman Republic in the British Museum, 1910, I, p. 473, n° 3830.
  • Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, 1952 — n° 887.
  • Schilling, R., La Religion romaine de Vénus depuis les origines jusqu'au temps d'Auguste, De Boccard, 1954.
Article rédigé parChristopher Mérat
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