Junon Moneta
Celle qui avertit & patronne de l'atelier monétaire · Iconographie numismatique · République romaine
De toutes les facettes de Junon, reine des dieux et épouse de Jupiter, celle de Junon Moneta a laissé la trace la plus durable dans notre vocabulaire. Son temple de l'Arx capitoline abritait l'atelier où Rome frappait sa monnaie, et le nom de la déesse a fini par désigner l'atelier, puis la monnaie elle-même : monnaie, moneda, money ou mint en descendent.
Les Anciens rattachaient l'épiclèse Moneta au verbe latin monere — « avertir », « mettre en garde ». Cicéron l'explique par un avertissement entendu dans le sanctuaire de la déesse lors d'un tremblement de terre ; la tradition moderne y associe volontiers les oies sacrées de Junon qui, en 390 av. J.-C., donnèrent l'alerte lors de l'assaut gaulois contre le Capitole — un rapprochement que les textes antiques ne font pas explicitement. Le temple lui-même fut voué en 345 et dédié en 344 av. J.-C. sur l'Arx, à l'emplacement de la maison de Marcus Manlius Capitolinus, le héros de cette nuit-là.
« … in eo loco ubi nunc aedes atque officina Monetae est. »
— Tite-Live, Ab Urbe Condita, VI, 20, 13
— « … à l'endroit où se trouvent aujourd'hui le temple et l'atelier de Moneta. »

La Junon Ludovisi est l'une des sculptures antiques les plus célèbres. Cette tête colossale en marbre appartint à la collection formée au XVIIe siècle par le cardinal Ludovico Ludovisi et se trouve aujourd'hui au Palazzo Altemps. Le diadème, les bandelettes (vittae) qui encadrent le visage et l'expression de sérénité souveraine fascinèrent les voyageurs du Grand Tour : Goethe, qui la découvrit à Rome en 1787, en fit acquérir un moulage et la compta parmi ses premières admirations romaines.
La recherche moderne y reconnaît le plus souvent un portrait idéalisé d'Antonia Minor, nièce d'Auguste et mère de l'empereur Claude, représentée sous les traits d'une divinité. Que l'on y voie Junon ou une princesse julio-claudienne divinisée, l'œuvre illustre le type de la reine des dieux — diadème, chevelure ordonnée, visage impassible — que l'on retrouve, sous une forme beaucoup plus ancienne et plus sommaire, sur les deniers républicains de Junon Moneta.

Cette vue plus complète met en valeur les attributs de la sculpture : le diadème haut, les vittae — bandelettes sacrées — qui tombent de part et d'autre du visage, et les mèches qui descendent sur les épaules.
La comparaison avec les deniers est instructive, à condition de respecter la chronologie : la Junon Ludovisi est postérieure d'un siècle au moins au denier de L. Plaetorius Cestianus (RRC 396/1, 74 av. J.-C.) et ne peut lui avoir servi de modèle. Les deux œuvres puisent en revanche à un même répertoire hellénistique de la déesse souveraine : buste drapé, diadème, boucles d'oreilles et collier sur les deniers de Plaetorius et de T. Carisius, transposés à l'échelle d'un flan de quelques millimètres.
En 390 av. J.-C. (date varronienne), les Gaulois de Brennus s'emparent de Rome et assiègent le Capitole. Une nuit, ils tentent l'escalade de la falaise. Les sentinelles dorment, les chiens restent muets — mais les oies sacrées de Junon, épargnées malgré la famine, s'agitent et crient. Marcus Manlius, réveillé, donne l'alerte et repousse l'assaut ; il y gagne le surnom de Capitolinus (Tite-Live, V, 47).

C'est pourtant un autre avertissement que Cicéron donne pour origine du nom : lors d'un tremblement de terre, une voix venue du sanctuaire de Junon aurait prescrit un sacrifice expiatoire, « d'où, dit-on, le nom de Junon Moneta » (De Divinatione, I, 101). Le lien entre les oies et l'épiclèse, si souvent répété, est donc une reconstruction moderne. Une autre piste rapproche Moneta de Mnémosyne, la mère des Muses, que Livius Andronicus rendit justement par Moneta dans sa traduction latine de l'Odyssée.
Le temple, enfin, n'est pas un ex-voto pour la nuit des oies : selon Tite-Live (VII, 28), il fut voué en 345 av. J.-C. par le dictateur L. Furius Camillus pendant la guerre contre les Aurunces, puis dédié en 344 av. J.-C. sur l'Arx — la hauteur nord du Capitole — à l'emplacement de la maison rasée de Manlius Capitolinus, condamné entre-temps pour aspiration à la royauté.
La date à laquelle l'atelier s'installa dans les dépendances du temple de Junon Moneta n'est pas connue. On la rapproche souvent des premières frappes d'argent de Rome, que Pline l'Ancien place en 269 av. J.-C. (Histoire naturelle, XXXIII, 44) ; le denier proprement dit n'apparaît que plus tard, vers 211 av. J.-C. Le seul témoignage explicite est celui de Tite-Live qui, à l'époque d'Auguste, situe « le temple et l'atelier de Moneta » à l'emplacement de l'ancienne maison de Manlius.
Le glissement sémantique est remarquable : le nom de la déesse désigne d'abord son sanctuaire, puis l'atelier qui y est installé, enfin le métal frappé lui-même. Le mot passe dans les langues romanes — monnaie, moneda, moneta — et, par l'ancien français moneie, dans l'anglais money. Emprunté beaucoup plus tôt par les langues germaniques, il a aussi donné l'allemand Münze et l'anglais mint (vieil anglais mynet), qui désigne précisément… l'atelier monétaire.
Sur le denier RRC 396/1, la légende d'avers nomme explicitement la divinité représentée : MONETA derrière le buste, S·C (Senatus Consulto, « par décret du Sénat ») sous le menton. La déesse qui a donné son nom à l'atelier apparaît ainsi, nommée, sur une pièce qui en est sortie. Le même parti sera repris en 46 av. J.-C. par T. Carisius (RRC 464/2), qui associe la tête de Moneta aux instruments du monnayeur.

Ce denier joue sur deux registres. Junon Moneta à l'avers, nommée en toutes lettres, rend hommage à la divinité tutélaire de l'atelier. Le boxeur au caestus du revers est un jeu de mots sur le cognomen du magistrat, Cestianus, formé sur caestus ; il peut aussi évoquer des jeux ou un exploit athlétique d'un ancêtre.
La légende Q·S·C signale une émission extraordinaire : le monnayage n'est pas frappé par un triumvir monétaire ordinaire mais par un questeur, sur décret du Sénat. Ce type d'émission n'est pas isolé dans les années 70 av. J.-C. — le questeur Cn. Lentulus signe ainsi ses deniers « au Génie du peuple romain » (RRC 393/1, EX S·C).
Références : RRC 396/1a-b · Babelon, Plaetoria 2 · Syd. 792-792a · BMCRR 3312-3319 · Atelier : Rome · Argent

Près de trente ans après Plaetorius, le triumvir monétaire Titus Carisius reprend la tête nommée de Moneta, mais l'associe cette fois non à un jeu de mots familial, mais aux instruments mêmes de la frappe : coin, enclume, tenailles et marteau. Le denier devient un véritable autoportrait de l'atelier — la déesse tutélaire à l'avers, l'outillage du monnayeur au revers — et compte parmi les rares représentations antiques des outils de la fabrication monétaire.
Carisius appartient au collège monétaire de 46 av. J.-C., l'année du quadruple triomphe de César ; ses autres émissions célèbrent la Victoire et les origines divines de la gens Iulia.
Références : RRC 464/2 · Babelon, Carisia 1 · Syd. 982 · BMCRR 4056 · Atelier : Rome · Argent
Lucius Plaetorius, fils de Lucius, appartient à la gens Plaetoria, famille plébéienne. Son cognomen Cestianus ne figure pas sur ce denier ; il est restitué d'après le type du revers et d'après les émissions signées par un parent, M. Plaetorius M. f. Cestianus, quelques années plus tard (RRC 405 et 409, vers 69-67 av. J.-C.) — deux monétaires distincts qu'il ne faut pas confondre, comme le font parfois les catalogues de vente.
Lucius exerce la questure, premier échelon du cursus honorum. La datation de Crawford (74 av. J.-C.) est la plus couramment retenue ; Hollstein propose une date un peu plus basse, vers 71 av. J.-C. Le choix de Junon Moneta pour l'avers d'une émission votée par le Sénat traduit la conscience qu'avait le magistrat de la valeur symbolique de la déesse pour l'institution dont il frappait les espèces.
Le mot moneta est l'un des héritages les plus discrets et les plus omniprésents de Rome. En français, il a donné « monnaie » et, par extension, « monnayer », « monnayage », « monétaire ». En anglais, par l'ancien français moneie, il a produit money. En espagnol moneda, en portugais moeda, en italien moneta, en roumain monedă : toutes ces langues portent le nom de Junon.
À l'origine, le mot ne désignait pas l'objet, mais le lieu de sa fabrication, placé sous la garde de la déesse. Cette union du sacré et de l'administratif, si caractéristique de Rome, a produit un glissement sémantique unique : chaque pièce frappée depuis plus de deux millénaires porte ainsi, sans le savoir, le nom de la Junon de l'Arx.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, V, 47 — l'assaut gaulois contre le Capitole et l'alerte donnée par les oies sacrées de Junon.
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, VI, 20, 13 — la maison de Manlius, à l'emplacement du « temple et de l'atelier de Moneta ».
- Tite-Live, Ab Urbe Condita, VII, 28 — vœu du temple de Junon Moneta par le dictateur L. Furius Camillus (345 av. J.-C.) et dédicace l'année suivante.
- Cicéron, De Divinatione, I, 101 — l'avertissement donné lors d'un tremblement de terre, origine antique du nom Moneta.
- Pline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXIII, 44 — première frappe de l'argent à Rome en 269 av. J.-C.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 393/1, 396/1, 405, 409 et 464/2.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Plaetoria 2 ; Carisia.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 792-792a.
- Grueber, H.A., Coins of the Roman Republic in the British Museum, Londres, 1910 — n° 3312-3319.
- Hollstein, W., Die stadtrömische Münzprägung der Jahre 78-50 v. Chr., Munich, 1993 — datation de l'émission de L. Plaetorius.
- CRRO — RRC 396/1a · Coinage of the Roman Republic Online
- CRRO — RRC 396/1b · Coinage of the Roman Republic Online
- CRRO — RRC 464/2 · Denier de T. Carisius (MONETA)
- British Museum — Denier de L. Plaetorius (1869,0709.42)
- LesDioscures.com — Les symboles agonistiques du denier de L. Plaetorius Cestianus
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