Junon Sospita
La Salvatrice · Déesse guerrière de Lanuvium · Iconographie numismatique · République romaine
Junon Sospita — « celle qui sauve » — est l'une des facettes les plus originales et les plus anciennes de Junon dans le monde latin. Vénérée en premier lieu à Lanuvium, ville du Latium au sud-est de Rome, sous le titre complet de Sospita Mater Regina, elle se distingue radicalement de l'Héra grecque comme de la Junon capitoline : c'est une déesse guerrière, coiffée d'une peau de chèvre cornue, portant lance et bouclier, et associée à un rituel aussi fascinant qu'inquiétant — le serpent sacré de Lanuvium.
Son culte, antérieur à l'influence grecque, réunit trois aspects que son titre résume : protectrice armée de la cité, mère garante de la fécondité, reine souveraine. Après la dissolution de la Ligue latine en 338 av. J.-C., Rome accorda la citoyenneté aux Lanuviens mais exigea que le temple et le bois sacré de Junon Sospita soient désormais communs aux deux peuples (Tite-Live, VIII, 14) — signe de l'importance politique et religieuse de cette déesse pour toute l'Italie centrale.
« De temps immémorial, la ville de Lanuvium est sous la garde d'un antique dragon, et l'on prend soin de ne pas manquer l'instant de la cérémonie annuelle. »
— Properce, Élégies, IV, 8, 3–4 — cité par Babelon

Cette statue colossale du IIe siècle ap. J.-C., provenant de la collection Mattei et entrée dans les collections pontificales en 1782, illustre l'iconographie caractéristique de Junon Sospita : la déesse s'avance en guerrière armée, la peau de chèvre rabattue sur la tête et le buste par-dessus ses vêtements de matrone, le bouclier au bras et chaussée des souliers à pointe recourbée (calcei repandi). On a proposé d'y reconnaître la statue de culte du temple de Junon Sospita du Forum Holitorium, à Rome.
Une prudence s'impose toutefois : une partie du visage, les bras avec leurs attributs, les jambes et le serpent sont des restaurations exécutées par Giovanni Pierantoni à la fin du XVIIIe siècle. Pour les attributs, ce sont donc les monnaies républicaines et la description de Cicéron (De natura deorum, I, 82 : peau de chèvre, lance, petit bouclier, souliers recourbés) qui restent les témoins les plus sûrs.
Cette antéfixe — élément de décor en terre cuite placé en bordure de toiture — représente la déesse dans son iconographie archaïque : un casque recouvert de la dépouille d'une chèvre aux cornes annelées et aux oreilles pointues encadre le visage, dont la polychromie (lèvres rouges, yeux et chevelure noirs) est remarquablement conservée. Le type est connu dans le Latium, notamment à Satricum ; l'exemplaire de Berlin fut l'un des premiers objets antiques à entrer dans les collections des rois de Prusse.
La comparaison avec la statue du Vatican, postérieure de plus de six siècles, révèle la remarquable stabilité iconographique de Junon Sospita : la même dépouille de chèvre cornue, la même allure martiale. Cette continuité témoigne de la profondeur des racines de son culte dans le Latium — un culte qui traversa l'hellénisation, la République et l'Empire sans perdre son image propre.
Le rituel du serpent de Lanuvium était l'une des cérémonies religieuses les plus commentées du monde romain. Chaque année, des jeunes filles descendaient dans la caverne du serpent sacré — les yeux bandés, précise Élien — en portant des gâteaux. Si elles étaient chastes, le serpent acceptait l'offrande, elles regagnaient les bras de leurs parents et les paysans s'écriaient que l'année serait fertile. Properce en donne une description saisissante, que Babelon reprend dans sa notice sur le denier Roscia.
Le titre complet de la déesse, Iuno Sospita Mater Regina, apparaît en abrégé — I·S·M·R — derrière sa tête sur le denier de L. Thorius Balbus (RRC 316/1, 105 av. J.-C.), la plus ancienne de ses représentations monétaires à Rome.
Le sanctuaire de Junon Sospita à Lanuvium était l'un des plus riches et des plus fréquentés du Latium. Après la dissolution de la Ligue latine en 338 av. J.-C., Rome n'osa pas le supprimer : elle en fit un sanctuaire commun aux Lanuviens et au peuple romain. Les prodiges qui y survenaient étaient rapportés au Sénat pour être expiés — Cicéron cite ainsi les boucliers rongés par des rats à Lanuvium (De divinatione, I, 99) —, ce qui en faisait un instrument de contrôle religieux et politique.
À Rome même, un temple lui fut voué en 197 av. J.-C. par le consul C. Cornelius Cethegus, pendant sa campagne contre les Insubres, et dédié en 194 dans le Forum Holitorium (Tite-Live, XXXII, 30 et XXXIV, 53). Ovide place sa fête aux calendes de février, « près de la Mère phrygienne » (Fastes, II, 55–56), indication dont la localisation reste discutée. En 90 av. J.-C., à la suite d'un songe de Caecilia Metella, le consul L. Iulius Caesar fit restaurer ce temple par décret du Sénat (Cicéron, De divinatione, I, 4). Le trésor du sanctuaire de Lanuvium était encore assez important pour qu'Octavien y emprunte des fonds en 41 av. J.-C., pendant la guerre de Pérouse contre Lucius Antonius (Appien, Guerres civiles, V, 24).
Le denier serratus RRC 412/1 est remarquable par le nombre exceptionnel de ses variantes de marques de contrôle : Babelon en reproduit 155 en croquis, et LesDioscures.com en référence aujourd'hui 241 combinaisons différentes. Les symboles de l'avers et du revers sont appariés thématiquement (tête de cheval à l'avers, tête d'âne au revers, etc.), un système que l'on retrouve sur le denier serratus de L. Papius (RRC 384/1). Indice de rareté LesDioscures : 4.

Ce denier est un document iconographique exceptionnel : il réunit les deux éléments fondamentaux du culte de Junon Sospita à Lanuvium — la déesse coiffée de la peau de chèvre à l'avers, et le rituel du serpent sacré au revers. Le choix de ces types n'est pas anodin : la gens Roscia était très probablement originaire de Lanuvium, et cette monnaie rend hommage à la cité et à sa divinité tutélaire.
La scène du revers — décrite par Properce et commentée par Babelon — montre la jeune fille présentant son offrande au serpent sacré, rite annuel dont l'issue engageait la fertilité de toute la région. C'est l'une des rares évocations figurées d'un rituel religieux précis dans le monnayage républicain.
Références : RRC 412/1 · B.3 (Roscia) · Syd. 915 · Sear 363 · Atelier : Rome · Matière : Argent serratus · Indice de rareté LesDioscures : 4 · fiche 1372RO
Le denier de Roscius Fabatus s'inscrit dans une série d'émissions où Junon Sospita signale, le plus souvent, l'origine lanuvine du magistrat monétaire. Dès 105 av. J.-C., L. Thorius Balbus place sa tête, accompagnée de la titulature I·S·M·R, à l'avers d'un denier dont le revers montre un taureau chargeant — jeu sur le nom Thorius / taurus (RRC 316/1).
En 80 av. J.-C., L. Procilius lui consacre deux types : sur le denier RRC 379/1, la tête de Jupiter est associée au revers à Junon Sospita marchant à droite, lance levée et bouclier au bras, un serpent devant elle ; sur le denier serratus RRC 379/2, la tête de la déesse occupe l'avers et le revers la montre dans un bige, brandissant la lance, le serpent sous les chevaux. L'année suivante, L. Papius associe sa tête à un griffon bondissant (RRC 384/1), avec des paires de symboles appariés comme sur le denier Roscia.




La déesse reparaît à la fin de la République : en 45 av. J.-C. sur le denier de L. Papius Celsus (RRC 472/1), dont le revers évoque la légende de Lavinium (louve et aigle attisant un feu) ; en 44 av. J.-C. sur le denier de César signé par M. Mettius (RRC 480/2), où elle mène un bige, et sur son quinaire (RRC 480/23) ; enfin en 42 av. J.-C. sur les aurei et deniers de Q. Cornuficius, gouverneur d'Afrique (RRC 509/1–5), dont le revers montre une déesse coiffée de la peau de chèvre et armée du bouclier couronnant le magistrat augure — identifiée à Junon Sospita par Babelon, identification la plus généralement admise.
Lucius Roscius Fabatus représente le type du personnage politique de la fin de la République : monétaire, tribun de la plèbe, légat de César, préteur, médiateur — et finalement victime des guerres civiles. Son origine lanuvine, que suggèrent ses types monétaires, explique le choix iconographique de ses deniers : Junon Sospita était la grande divinité tutélaire de Lanuvium.
Sa carrière est remarquable : en 64 av. J.-C., il frappe ses deniers serratus ; tribun de la plèbe, il cosigne la lex Mamilia Roscia Peducaea Alliena Fabia, généralement datée de 55 av. J.-C. ; en 54 av. J.-C., légat de César en Gaule, il commande la XIIIe légion, mise en quartiers d'hiver chez les Ésuviens, dans l'actuelle Normandie (César, Guerre des Gaules, V, 24 et 53) ; préteur en 49 av. J.-C., il porte à César les messages de Pompée et du Sénat dans une tentative de médiation restée sans effet, et fait voter la loi accordant la pleine citoyenneté romaine aux Transpadans. Il meurt en avril 43 av. J.-C. à la bataille de Forum Gallorum, dans le camp de ceux qui combattaient Marc Antoine.
Le contraste entre Junon Sospita et la Junon de l'Énéide de Virgile est saisissant. Dans l'épopée, Junon est l'antagoniste obstinée d'Énée — émotive, vindicative, incapable de contenir sa rancune — une figure héritée directement de l'Héra grecque. Dans la sculpture et la numismatique, Junon Sospita est au contraire une guerrière maîtresse d'elle-même, protectrice de l'État qu'elle défend au lieu de chercher à le détruire.
Cette dualité reflète la complexité des divinités romaines : une même déesse peut avoir des visages radicalement différents selon le contexte — Junon Moneta « celle qui avertit », Junon Sospita « la salvatrice guerrière », Junon Regina, reine du Capitole aux côtés de Jupiter. Cette multiplicité n'est pas une incohérence mais une richesse théologique qui permettait aux Romains d'adapter le divin à chaque besoin de leur vie civique, militaire et personnelle.
- Properce, Élégies, IV, 8, 3–14 — description du rituel du serpent sacré de Lanuvium, citée par Babelon dans sa notice sur le denier Roscia.
- Élien, De la nature des animaux, XI, 16 — autre description du rituel annuel du serpent de Junon à Lanuvium (jeunes filles aux yeux bandés).
- Cicéron, De natura deorum, I, 82 — les attributs de Junon Sospita : peau de chèvre, lance, petit bouclier, souliers recourbés.
- Cicéron, Pro Murena, 90 — obligation pour tous les consuls de sacrifier à Junon Sospita.
- Cicéron, De divinatione, I, 4 et I, 99 — restauration du temple en 90 av. J.-C. après le songe de Caecilia Metella ; prodiges de Lanuvium.
- Tite-Live, Ab Urbe condita, VIII, 14 — règlement de 338 av. J.-C. rendant le temple et le bois sacré de Junon Sospita communs aux Lanuviens et au peuple romain.
- Tite-Live, Ab Urbe condita, XXXII, 30 et XXXIV, 53 — vœu de C. Cornelius Cethegus (197 av. J.-C.) et dédicace du temple du Forum Holitorium (194 av. J.-C.).
- Ovide, Fastes, II, 55–56 — fête de Junon Sospita aux calendes de février.
- Appien, Guerres civiles, V, 24 — emprunts d'Octavien aux trésors des temples, dont celui de Lanuvium (41 av. J.-C.).
- César, Guerre des Gaules, V, 24 et V, 53 — L. Roscius à la tête de la XIIIe légion chez les Ésuviens.
- Virgile, Énéide, I, 12–33 — portrait de la Junon antagoniste, à opposer à la Junon Sospita protectrice.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 316/1, 379/1–2, 384/1, 412/1, 472/1, 480/2, 480/23, 509/1–5.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885–1886 — Roscia 3 ; notice sur L. Roscius Fabatus, citation de Properce, croquis de 155 paires de marques de contrôle.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — Syd. 915.
- Sear, D.R., Roman Coins and their Values, vol. I, Spink, Londres — Sear 363.
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