Silène
Vieux satyre · Précepteur de Dionysos · Iconographie numismatique · République romaine
Dans la mythologie grecque, Silène (Silenus, Σειληνός) est le plus âgé et le plus sage des compagnons de Dionysos, le Liber des Romains. On le représente en vieillard jovial, chauve, barbu et ventru, aux oreilles chevalines, souvent ivre et juché sur un âne. La tradition fait de lui le nourricier et le précepteur du jeune dieu.
Le nom désigne aussi toute une catégorie : les silènes, génies des sources et des bois proches des satyres, dont le plus célèbre est Marsyas. Silène incarne l'ivresse du thiase mais aussi une sagesse inquiétante, qu'il ne livre que contraint. Cette double nature — grotesque au dehors, profond au dedans — a fait sa fortune, jusqu'à la comparaison de Socrate avec les statuettes de silènes qui renfermaient des images de dieux.
« Le mieux, pour les hommes, est de ne pas naître du tout ; et, une fois nés, de mourir le plus tôt possible. »
— Réponse de Silène au roi Midas · Aristote, Eudème, fr. 44 Rose, cité par Plutarque, Consolation à Apollonios, 27 (115 b–e) · trad. LesDioscures
Le vieux silène, appuyé contre un tronc drapé d'une peau de bête, berce l'enfant-dieu qui tend la main vers son visage. Le groupe reproduit un bronze grec perdu de la fin du IVe siècle av. J.-C., généralement rattaché à Lysippe ou à son atelier. L'exemplaire le plus célèbre, trouvé à Rome en 1569 dans les anciens jardins de Salluste, passé par la collection Borghèse, est aujourd'hui au musée du Louvre (Ma 922) ; la réplique du Vatican en est une autre copie d'époque impériale.
Loin du buveur titubant, Silène y apparaît en nourricier digne et attentif : c'est l'autre visage du personnage, celui du gardien et de l'éducateur de Dionysos.
Dans la grande frise dionysiaque de la Villa des Mystères, peinte au milieu du Ier siècle av. J.-C., Silène paraît à plusieurs reprises. Sur ce panneau, couronné de lierre, il joue de la lyre à côté d'un jeune Pan et d'une nymphe qui allaite un chevreau : le monde rustique et musical du thiase accompagne le rite d'initiation représenté sur les autres murs.
La fresque est presque contemporaine des deniers républicains à masque de Silène (91–90 av. J.-C.) : elle montre la place que le vieux satyre occupait dans l'imaginaire dionysiaque des élites italiennes de la fin de la République, un siècle après la répression des Bacchanales.
Rubens reprend le thème antique du cortège : Silène, massif et chancelant, est soutenu par des satyres et des bacchantes. Le tableau, agrandi par le peintre lui-même au milieu des années 1620, fait du vieux satyre l'image même de la chair et de l'excès, dans une lecture qui doit beaucoup à l'étude de Titien.
De la Renaissance au XIXe siècle, le « triomphe » ou l'« ivresse » de Silène devient un sujet de prédilection (Mantegna, Carrache, Ribera, Van Dyck), qui retient surtout l'aspect burlesque du personnage et laisse dans l'ombre sa sagesse.
Les attributs de Silène condensent à la fois son caractère jovial, son rôle de sage ivre et son appartenance au cortège du dieu du vin. On les retrouve dans la grande sculpture, sur les vases attiques, dans les fresques campaniennes et, sous une forme réduite, sur le monnayage républicain.
Sur le monnayage républicain, seuls le masque barbu, la couronne de lierre et parfois l'oreille chevaline sont lisibles : le petit module du denier ne permet pas de figurer l'âne ni l'outre.
Silène est rare dans le monnayage républicain, mais il n'y est pas unique. Son masque barbu apparaît chez trois monétaires successifs, en 91 et 90 av. J.-C. : D. Iunius Silanus (RRC 337/1), Q. Titius (RRC 341/7) et C. Vibius Pansa (RRC 342/1 et 342/2). Dans deux cas au moins, le choix repose sur un jeu de mots avec le nom du magistrat : Silanus appelle Silène, Pansa appelle Pan, dont le masque accompagne celui de Silène sur les deniers Vibia.
Hors de ces émissions, le monde des silènes ne revient qu'avec Marsyas, figuré en pied sur le denier de L. Marcius Censorinus (RRC 363/1, 82 av. J.-C.) : il s'agit cette fois de la statue du Forum, que les Romains associaient à la liberté.
Le masque de Silène est ici un type parlant : il renvoie au cognomen du monétaire, Silanus. Le torque qui l'entoure est généralement compris comme une allusion aux Manlii Torquati, dont cette branche des Iunii Silani était issue par adoption. Les deux fiches du site correspondent aux deux variantes de position de la marque de contrôle.
Sur le petit bronze de Q. Titius, le quart d'as (quadrans) porte au droit un masque de Silène barbu, couronné de lierre, à droite, accompagné des trois globules qui marquent la valeur. Le choix est cohérent avec le reste de l'émission : les deniers du même monétaire figurent Mutinus Titinus, divinité de la fécondité, et Liber, le Dionysos romain.
C'est la seule apparition de Silène sur le bronze républicain : le type quitte ici le registre du jeu de mots pour celui d'un programme dionysiaque et agraire propre à la famille Titia.
La variante RRC 342/2 inverse les faces : le masque de Pan, avec PANSA, passe au droit, et celui de Silène, avec C·VIBIVS·C·F, au revers. Le monétaire joue sur son surnom, Pansa, en le rapprochant du nom de Pan, et lui associe Silène, l'autre grande figure rustique du cortège dionysiaque.
Ces deux types sont à distinguer du denier le plus courant du même magistrat, RRC 342/5 (tête d'Apollon / Minerve en quadrige), qui ne montre pas Silène. Le fils de ce monétaire, C. Vibius Pansa Caetronianus, reprendra le masque de Pan en 48 av. J.-C. (RRC 449/1), mais sans Silène.
Le récit le plus connu est celui du roi Midas de Phrygie. Hérodote situe la capture de Silène dans les jardins de roses de Midas, en Macédoine. Ovide en donne la version la plus célèbre : égaré et ivre, le vieillard est ramené par des paysans phrygiens au roi, qui le reçoit pendant dix jours et dix nuits avant de le rendre à Dionysos.
Pour le remercier, le dieu offre à Midas de choisir une faveur. Le roi demande que tout ce qu'il touche se change en or, et manque de mourir de faim et de soif avant d'être délivré dans les eaux du Pactole. Les vases attiques ont souvent montré l'épisode antérieur, plus rare dans les textes : Silène, les mains liées, conduit devant Midas assis, comme sur un stamnos à figures rouges du British Museum (v. 440 av. J.-C.).
Contraint par Midas de livrer son savoir, Silène prononce la sentence citée en exergue : pour l'homme, le mieux est de ne pas naître, et ensuite de mourir au plus vite. La version la plus ancienne vient du dialogue perdu d'Aristote, l'Eudème, connu par Plutarque ; Cicéron la reprend dans les Tusculanes. La maxime fera fortune jusqu'à Nietzsche, qui en fait l'un des fondements de La Naissance de la tragédie.
Chez Platon, Alcibiade compare Socrate aux statuettes de silènes vendues dans les ateliers, laides au dehors mais qui, une fois ouvertes, renferment des images de dieux ; Xénophon reprend la comparaison. À Rome, Virgile consacre la sixième Bucolique à un Silène surpris endormi et ivre par deux jeunes bergers, qui le lient avec ses propres guirlandes : pour se libérer, il chante la naissance du monde et les grands mythes.
À Rome, Silène appartient au cortège de Liber, assimilé à Dionysos. En 186 av. J.-C., le Sénat avait sévèrement encadré les Bacchanales, jugées dangereuses pour l'ordre public. Les cultes dionysiaques ne disparurent pas pour autant : un siècle plus tard, les masques de Silène sur les monnaies et les fresques de Pompéi montrent que ces figures faisaient partie du répertoire visuel courant.
Le silène le plus « romain » est Marsyas. Sa statue, au Forum, représentait un vieux satyre portant une outre sur l'épaule ; selon Servius, ce compagnon de Liber était dressé sur le forum des cités libres en signe de liberté. C'est elle que reproduit le revers du denier de L. Marcius Censorinus (RRC 363/1), à un moment où la question de la liberté civique est au cœur des guerres civiles. Au droit figure la tête laurée d'Apollon, vainqueur de Marsyas dans le concours musical.
Masque de Silène · 91–90 av. J.-C.
Marsyas · le silène du Forum
Divinités & personnages du thiase
- Aristote, Eudème, fr. 44 Rose — la réponse de Silène à Midas, conservée par Plutarque, Consolation à Apollonios, 27 (115 b–e).
- Cicéron, Tusculanes, I, 48, 114 — reprise latine de la sentence de Silène.
- Hérodote, Histoires, VIII, 138 — les jardins de Midas, où Silène fut capturé.
- Ovide, Métamorphoses, XI, 85-145 — Silène recueilli par Midas, le don de l'or.
- Virgile, Bucoliques, VI — Silène lié par deux bergers chante la création du monde.
- Euripide, Le Cyclope — Silène, père des satyres, personnage du drame satyrique.
- Platon, Banquet, 215 a-b ; Xénophon, Banquet, IV, 19 et V, 7 — Socrate comparé à un silène.
- Servius, Commentaire à l'Énéide, IV, 58 — la statue de Marsyas, signe de liberté des cités.
- Tite-Live, XXXIX, 8-19 — l'affaire des Bacchanales (186 av. J.-C.).
- Crawford, M. H., Roman Republican Coinage, Cambridge, 1974 — RRC 337/1 (Iunius Silanus), 341/7 (Q. Titius), 342/1-2 (C. Vibius Pansa), 363/1 (L. Censorinus).
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — gentes Iunia, Titia, Vibia.
- Grueber, H. A., Coins of the Roman Republic in the British Museum, Londres, 1910.
- Sear, D. R., Roman Coins and their Values, I, Londres, 2000.
- Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae (LIMC), VIII, 1997, s.v. Silenoi.
- Pan — le compagnon de Silène sur les deniers Vibia
- Liber — le Dionysos romain
- Priape · Mutinus Titinus — les types de Q. Titius
- Victoria — la Victoire en bige du denier Junia
- Denier Marcia · RRC 363/1 — Marsyas, le silène du Forum
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