Apollon Véjovis
Le Dieu aux Deux Visages de la Rome Antique · Iconographie numismatique républicaine
Le nom d'Apollon évoque l'éclat de Delphes, la lyre et la lumière. La religion romaine connaît pourtant une figure bien plus énigmatique, que les numismates appellent Apollon Véjovis : Veiovis ou Vediovis, un très vieux dieu de Rome, jeune, armé de traits, honoré au Capitole et dans l'île Tibérine, que les Anciens eux-mêmes peinaient à définir.
Aulu-Gelle voit dans son nom un « Jupiter qui ne secourt pas », le préfixe ve- niant la bienveillance de Jupiter ; Ovide y lit au contraire un « petit Jupiter », un Jupiter jeune. Entre ces deux lectures se dessine la dualité qui fait tout l'intérêt de ce dieu, et que les monnayeurs de la fin de la République ont mise en images entre 112 et 84 av. J.-C.

« La statue du dieu Véjovis tient des flèches, manifestement destinées à nuire ; c'est pourquoi beaucoup ont dit que ce dieu était Apollon. On lui immole une chèvre ritu humano, et la figure de cet animal se dresse à côté de la statue. »
— Aulu-Gelle, Nuits attiques, V, 12, 11-12
Véjovis appartient au plus vieux fonds de la religion romaine. Varron le range parmi les divinités auxquelles le roi sabin Titus Tatius aurait voué des autels, ce qui lui prête une origine sabine ; les Modernes l'ont parfois rapproché d'un dieu étrusque, sans que ce lien soit assuré.
Son nom a fait l'objet de deux interprétations antiques. Pour Aulu-Gelle, ve- a valeur privative : Iovis venant de iuvare, « aider », Vediovis serait le dieu dont on n'attend pas de secours, que l'on honore pour écarter sa malveillance plutôt que pour solliciter sa faveur. Pour Ovide, ve- marque au contraire la petitesse : Véjovis est un Jupiter enfant ou adolescent.
Aulu-Gelle décrit sa statue cultuelle : un jeune dieu tenant des flèches, ce qui a fait dire à beaucoup qu'il s'agissait d'Apollon. On lui sacrifiait une chèvre ritu humano — formule obscure, comprise tantôt comme « à la manière d'un sacrifice humain », tantôt comme un rite funéraire — et l'image de l'animal se dressait près de la statue. Ovide ajoute que cette chèvre rappelait celle qui avait nourri Jupiter enfant en Crète, la future Amalthée.
La jeunesse du dieu et ses flèches ont favorisé son rapprochement avec Apollon, archer et dieu qui envoie aussi bien la maladie que la guérison. Ovide, de son côté, insiste sur l'autre versant : Iuppiter est iuvenis, « c'est Jupiter jeune » — un Jupiter qui, ajoute-t-il, ne tient encore aucun foudre. Le dieu se trouve ainsi au croisement des deux grandes figures du panthéon, ce que traduit l'appellation moderne d'« Apollon Véjovis ».
Sa part sombre est attestée par une formule de devotio conservée par Macrobe, où le général voue l'ennemi à « Dis Pater, Véjovis, les Mânes » : Véjovis y figure parmi les puissances infernales.

Le temple capitolin de Véjovis s'élevait inter duos lucos, entre l'Arx et le Capitolium, à l'emplacement de l'Asylum légendaire de Romulus. Dédié en 192 av. J.-C., reconstruit à l'époque de Sylla puis restauré sous les Flaviens, il présente une cella transversale, plus large que profonde, adaptée à l'étroitesse du site. Ses vestiges, dégagés à la fin des années 1930 sous le Palais sénatorial, sont visibles dans le parcours du Tabularium, avec la statue colossale découverte dans la cella. Ovide place l'anniversaire de ce temple aux Nones de mars ; un second sanctuaire, dans l'île Tibérine, était fêté le 1er janvier.
Les deniers républicains montrent Véjovis sous deux formes. La première, inaugurée par L. Caesius vers 112–111 av. J.-C. et reprise par C. Licinius Macer en 84, est un buste vu de dos, tête à gauche, brandissant le foudre — l'image même du dieu qui frappe. La seconde, une tête juvénile à droite au-dessus d'un foudre — couronnée de chêne en 86, de laurier en 85 —, apparaît dans le groupe de 86–85 av. J.-C. (Gargilius, Ogulnius et Vergilius, émission anonyme, Mn. Fonteius). Babelon identifiait déjà ces deux portraits à Apollon Véjovis.
RRC 298/1 · ↗ Fiche 1112CAUnique émission de la gens Caesia, ce denier associe au droit le dieu brandissant son foudre et, au revers, les deux Lares Praestites, protecteurs de la cité, avec leur chien et la tête de Vulcain. Babelon y voyait un personnage « qui décoche un triple trait », et le rapprochait des deniers de Mn. Fonteius et de C. Licinius Macer.
Références : Crawford RRC 298/1 · Babelon Caesia 1 · Sydenham 564 · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ CRRO · ↗ BnF Gallica
RRC 350A/1 · ↗ Fiche 1258VETrois monétaires — Gargilius (Gargonius chez Crawford), Ogulnius et Vergilius — signent conjointement un denier (RRC 350A/1) dont le revers porte leurs trois noms abrégés, dans un ordre variable ; une émission anonyme aux mêmes types l'accompagne (RRC 350A/2). Au droit, la tête du dieu, couronnée de chêne — l'arbre de Jupiter —, surmonte un foudre ; au revers, Jupiter brandit le sien dans un quadrige. La juxtaposition illustre à elle seule le lien entre Véjovis et le maître de l'Olympe.
Références : Crawford RRC 350A/1 et 350A/2 · Babelon Vergilia 1 à 6 · ↗ Fiche 1258VE · ↗ Fiche 1259AN · ↗ CRRO
RRC 353/2 · British Museum · ↗ Fiche 1270FOLe denier de Mn. Fonteius est le plus explicite de la série : à la tête laurée du dieu, au-dessus d'un foudre, répond au revers un enfant ailé assis sur une chèvre, sous les bonnets étoilés des Dioscures, un thyrse à l'exergue, le tout dans une couronne de laurier. Babelon y reconnaissait une allusion au culte de Véjovis, dont le temple abritait l'image d'une chèvre ; les bonnets évoqueraient Tusculum, patrie des Fonteii. La variante RRC 353/2 porte au droit la mention EX·A·P (ex argento publico), signalant une frappe sur métal public.
Références : Crawford RRC 353/1a, 353/1c, 353/2 · Babelon Fonteia 9, 10, 12 · Sydenham 724, 724a, 726 · ↗ 1268FO · ↗ 1269FO · ↗ 1270FO · ↗ CRRO
RRC 354/1 · ↗ Fiche 1272LIMonétaire en 84 av. J.-C., futur tribun de la plèbe et annaliste, C. Licinius Macer reprend presque à l'identique le droit de Caesius : buste du dieu vu de dos, tête à gauche, brandissant le foudre. Au revers, Minerve conduit un quadrige au galop.
Références : Crawford RRC 354/1 · Babelon Licinia 16 · ↗ Fiche LesDioscures · ↗ CRRO
- Aulu-Gelle, Nuits attiques, V, 12 — étymologie de Vediovis, statue tenant des flèches, sacrifice d'une chèvre ritu humano.
- Ovide, Fastes, III, 429–448 — temple « devant les deux bois » aux Nones de mars ; Jupiter jeune, sans foudre ; la chèvre crétoise.
- Varron, De la langue latine, V, 74 — Vediovis parmi les dieux auxquels Titus Tatius voua des autels.
- Macrobe, Saturnales, III, 9, 10 — formule de devotio invoquant Dis Pater, Véjovis et les Mânes.
- Vitruve, De l'architecture, IV, 8, 4 — le temple de Véjovis, exemple de plan atypique.
- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974 — RRC 298/1, 350A/1, 350A/2, 353/1, 353/2, 354/1.
- Babelon, E., Description historique et chronologique des monnaies de la République romaine, Paris, 1885-1886 — Caesia 1 ; Fonteia 9, 10, 12 ; Licinia 16 ; Vergilia 1 à 6.
- Sydenham, E.A., The Coinage of the Roman Republic, Londres, 1952 — n° 564, 724, 724a, 726.
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