Clipeus Virtutis
Bouclier de la Vertu · Auguste · 27 av. J.-C. · Sénat romain · Curie Julia
Le Clipeus Virtutis — « bouclier de la vertu » — est un bouclier d'or décerné par le Sénat et le peuple romain à Auguste en 27 av. J.-C., lors de la grande réorganisation de l'État qui marque la naissance du Principat. Placé dans la Curie Julia, le siège du Sénat, il proclamait par son inscription les quatre qualités que le premier des Romains était censé incarner : courage, clémence, justice et piété.
Bien plus qu'un simple objet honorifique, le Clipeus Virtutis était un instrument de légitimation politique : il fondait l'autorité d'Auguste non sur la force militaire ni sur la royauté — titre encore tabou à Rome —, mais sur la qualité morale de son gouvernement. Auguste lui-même le mentionne dans ses Res Gestae, signe de l'importance qu'il lui accordait.
« Un bouclier d'or fut placé dans la Curie Julia ; le Sénat et le peuple romain me l'ont donné, comme en témoigne l'inscription de ce bouclier, en raison de mon courage, de ma clémence, de ma justice et de ma piété. »
— Auguste, Res Gestae Divi Augusti, 34, 2 · trad. LesDioscures
Ces quatre vertus ne sont pas choisies au hasard : ensemble, elles forment un programme politique complet. La Virtus légitime le passé militaire d'Auguste ; la Clementia, déjà mise en avant par César, efface les excès des guerres civiles ; la Iustitia garantit l'équité du nouveau régime ; la Pietas ancre le tout dans la tradition religieuse et familiale romaine. C'est la réponse symbolique d'Auguste à la question : pourquoi obéir à un seul homme ?
Le 13 janvier 27 av. J.-C., Octave fait mine de remettre ses pouvoirs extraordinaires au Sénat et au peuple romain — geste théâtral qui lui vaut en retour une série d'honneurs : la corona civica de chêne fixée au-dessus de la porte de sa maison, des lauriers aux montants de cette porte, le Clipeus Virtutis placé dans la Curie Julia et, le 16 janvier, le nom d'Augustus. Ce n'est pas une abdication mais une légitimation : Auguste garde l'essentiel du pouvoir tout en paraissant le recevoir de la res publica.
Le bouclier consacrait son rôle dans le rétablissement de la paix après un siècle de guerres civiles, en enracinant sa position unique dans des qualités morales plutôt que dans la seule force des armes.
Le Clipeus Virtutis fut exposé dans la Curie Julia, siège du Sénat que Jules César avait fait commencer et qu'Octave inaugura en 29 av. J.-C. Ce choix n'est pas anodin : en plaçant le bouclier au cœur de l'institution républicaine par excellence, Auguste inscrivait son pouvoir dans la continuité de la res publica, répondant aux angoisses d'une aristocratie traumatisée par la dictature et la crainte de la monarchie.
L'original en or a disparu, mais une réplique en marbre a été mise au jour en 1951 lors du déblaiement des cryptoportiques d'Arles, les galeries souterraines qui soutenaient le forum de la colonie, dans un dépôt de fragments de statues et d'inscriptions. La mention du huitième consulat d'Auguste la date de 26 av. J.-C., soit l'année qui suit le décret du Sénat : la colonie arlésienne en fit faire une copie très rapidement. Elle est aujourd'hui conservée au Musée départemental Arles antique.
Son inscription, en capitales, reprend le texte du bouclier original :
populusque Romanus
Imp(eratori) Caesari Divi f(ilio) Augusto
co(n)s(uli) VIII dedit clupeum
virtutis clementiae
iustitiae pietatis erga
deos patriamque
AE 1952, 165
Le texte d'Arles apporte une précision absente des Res Gestae : la piété d'Auguste s'exerce erga deos patriamque, « envers les dieux et la patrie ». La Pietas y est donc à la fois religieuse et civique.
L'aureus RIC I² 30a, frappé vers 19–18 av. J.-C. dans un atelier espagnol dont l'identification reste discutée (Caesaraugusta selon le RIC, Emerita selon d'autres auteurs), est bien plus qu'une pièce d'or : c'est un document politique. Son revers réunit deux des distinctions accordées par le Sénat en 27 av. J.-C.
Le Clipeus Virtutis occupe le centre, identifié par l'abréviation CL·V — cl(upeus) v(irtutis) — sous la mention du Sénat et du peuple romain. La corona civica qui l'entoure était la plus haute distinction civique romaine, traditionnellement remise au soldat qui avait sauvé la vie d'un concitoyen ; étendue à l'échelle de l'État, elle fait d'Auguste le sauveur de tous les citoyens, ce que dit en toutes lettres la légende OB CIVIS SERVATOS (« pour avoir sauvé les citoyens »).
Le seul nom AVGVSTVS à l'avers suffit : ce titre sacré, reçu le 16 janvier 27 av. J.-C., place son détenteur au-dessus des autres par son auctoritas, sans revendiquer le titre de roi.
Le bouclier inscrit CL·V se retrouve, à la même époque, sur plusieurs deniers des ateliers espagnols : seul avec la légende S P Q R (RIC I² 42), entre deux branches de laurier qui rappellent les lauriers de la porte d'Auguste (RIC I² 36), entre une aigle légionnaire et une enseigne (RIC I² 86–87), ou dans la couronne de chêne avec OB CIVIS SERVATOS (RIC I² 79).
Monnaies d'Auguste portant le Clipeus Virtutis
Personnages et vertus
- Auguste, Res Gestae Divi Augusti, 34, 1–2 — remise des pouvoirs au Sénat et au peuple romain lors des 6e et 7e consulats ; nom d'Augustus, lauriers, couronne civique et bouclier d'or placé dans la Curie Julia.
- Dion Cassius, Histoire romaine, LIII, 16 — honneurs votés à Octave en janvier 27 av. J.-C. (lauriers devant sa maison, couronne de chêne, nom d'Augustus).
- Ovide, Fastes, I, 587–616 — les ides de janvier, jour où la province fut rendue au peuple et où le prince reçut le nom d'Augustus.
- Inscription du bouclier d'Arles — AE 1952, 165.
- Benoit, F., « Le sanctuaire d'Auguste et les cryptoportiques d'Arles », Revue archéologique, 39, 1952, p. 31–67.
- Seston, W., « Le clipeus virtutis d'Arles et la composition des Res Gestae Divi Augusti », Comptes rendus de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 98, 1954.
- Scheid, J., Res Gestae Divi Augusti. Hauts faits du divin Auguste, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
- Zanker, P., Augustus und die Macht der Bilder, Munich, 1987 (trad. angl. The Power of Images in the Age of Augustus, Ann Arbor, 1988).
- Sutherland, C.H.V. & Carson, R.A.G., The Roman Imperial Coinage, vol. I², From 31 BC to AD 69, Londres, Spink, 1984 — Auguste n° 30a, 36, 42, 79, 86–87.
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