Le Monnayage de Marc Antoine Marcus Antonius — Un manifeste politique gravé dans le métal
44 – 31 av. J.-C. · Argent & Or · Rome · Ateliers itinérants (Gaule, Grèce, Orient)

Denier Marc Antoine & César (RRC 488/2) · 43 av. J.-C. · Avers : tête d'Antoine barbu (Barba Misera), lituus · Revers : tête laurée de César, capis · British Museum 4,02 g · LesDioscures · Fiche détaillée
La Monnaie comme Seul Média de Masse
Né le 14 janvier 83 av. J.-C. dans la gens Antonia, une famille plébéienne influente mais endettée, Marc Antoine fut l'un des acteurs les plus déterminants de la transition entre la République romaine et l'Empire. Général de César, triumvir, amant de Cléopâtre — sa vie entière fut une suite de coups d'éclat politiques et militaires. Son monnayage en est le reflet le plus fidèle.
À une époque où l'information circule lentement, la monnaie est le seul média de masse. Chaque pièce frappée par Antoine est un message envoyé simultanément à ses légions, à ses alliés et à ses adversaires. Comprendre ses émissions, c'est lire l'histoire de la fin de la République gravée dans le métal.
44–43 av. J.-C. · Le Vengeur de César
Les premières émissions au portrait d'Antoine suivent de peu l'assassinat de Jules César (15 mars 44 av. J.-C.). Après l'échec du siège de Modène (avril 43), Antoine, replié en Gaule, les fait frapper comme général pour payer la solde de ses troupes. Sur le denier associant César et Antoine (RRC 488/2), il se fait représenter barbu — la Barba Misera. Dans la tradition romaine, un homme de son rang ne se laissait pousser la barbe qu'en signe de deuil profond : il affiche ainsi publiquement son chagrin, se positionnant comme le vengeur officiel du dictateur assassiné.
Derrière lui figure le lituus (bâton d'augure), rappelant ses fonctions religieuses. Sur cette variante, la légende s'enrichit de R·P·C (rei publicae constituendae), titre des triumvirs officialisé par la lex Titia du 27 novembre 43 av. J.-C. : le denier RRC 488/2 est donc postérieur à la création du Second Triumvirat, contrairement à la variante RRC 488/1 qui ne porte que M ANTON IMP.

43–42 av. J.-C. · Le Triumvirat et l'Âge d'Or Promis
Après la constitution du Second Triumvirat avec Octave et Lépide, la monnaie devient l'instrument de légitimation du nouveau pouvoir. L'aureus frappé par Publius Clodius en 42 av. J.-C. (RRC 494/5) montre au revers une divinité ailée et radiée réunissant les attributs de plusieurs dieux (caducée, corne d'abondance, arc et carquois, pied sur un globe), interprétée comme Aiôn ou comme un Genius panthée — un type sans parallèle dans le monnayage romain. Son message syncrétique est clair : le régime triomviral est le catalyseur d'un Âge d'Or imminent.
C'est l'année de la bataille de Philippes : Antoine et Octave affrontent les assassins de César. La monnaie doit convaincre une population épuisée par les guerres civiles que la victoire est proche et que la stabilité reviendra.

42 av. J.-C. · Anton, Fils d'Hercule — Une Généalogie Inventée
Parmi toutes les stratégies de légitimation de Marc Antoine, la plus audacieuse est sans doute celle qui touche à ses origines mêmes. La gens Antonia prétendait descendre d'Anton (Ἄντων), un fils obscur d'Hercule — tradition rapportée par Plutarque (Ant., 4), mais personnage sans doute forgé pour la circonstance. Ce mythe généalogique n'est pas anodin : là où Octave se proclame Divi filius, fils du divin César, Antoine remonte encore plus haut dans le temps des dieux pour ancrer sa légitimité dans le sang même du plus grand héros de l'Antiquité.
Cette prétention trouve sa traduction la plus directe sur les aurei frappés en 42 av. J.-C. par le monétaire Lucius Livineius Regulus (RRC 494/2b). Le revers représente Anton assis sur un rocher, vêtu de la peau de lion (exuviae leonis), tenant une lance et un bouclier — attributs incontestables d'Hercule. Le message est limpide : le triumvir dont le portrait figure à l'avers est la réincarnation vivante de ce héros divinisé. La page de la gens Antonia sur LesDioscures rappelle d'ailleurs que c'est pour rappeler cette paternité fabuleuse que l'on voit un lion sur plusieurs monnaies frappées par Marc Antoine.
Antoine cultivait personnellement cette image : selon Plutarque (Ant., 4), il aimait porter la tunique ceinte haut pour exposer ses muscles, imitant la posture du héros. Là où Octave misait sur la piété filiale et la légitimité juridique, Antoine misait sur la force brute et la filiation héroïque — deux visions radicalement opposées du pouvoir, que leurs monnayages respectifs illustrent avec une précision remarquable.

41–35 av. J.-C. · L'Orient et la Piété Fraternelle
Installé en Orient, Marc Antoine frappe depuis des ateliers militaires itinérants (Éphèse est souvent proposée). L'aureus de 41 av. J.-C. (RRC 516/4) porte au revers la figure de Pietas tenant un gouvernail, une corne d'abondance et une cigogne — symbole par excellence de la piété filiale dans l'Antiquité. La légende PIETAS COS fait écho au surnom de Pietas adopté par son frère Lucius Antonius, consul en 41 : Antoine lui rend ainsi hommage, alors engagé dans la Guerre de Pérouse contre Octave, affirmant l'unité de la famille antonienne.
Après la paix de Brundisium (automne 40 av. J.-C.) et le mariage d'Antoine avec Octavie, sœur d'Octave, viennent les premières émissions associant le portrait de celle-ci à celui de son époux (39 av. J.-C.).

Les Femmes d'Antoine sur le Monnayage — Une Chronique en Trois Portraits
Le monnayage antonien est l'un des premiers de l'histoire romaine à placer des femmes vivantes sur les monnaies — rupture radicale avec la tradition républicaine. Trois femmes jalonnent cette évolution, chacune correspondant à un moment précis de la carrière d'Antoine, et chacune portant un message politique distinct.
Fulvie (43–42 av. J.-C.) — La première femme romaine sur une monnaie ? Sur le quinaire frappé à Lugdunum (RRC 489/6), Fulvie apparaît sous les traits de la Victoire — buste ailé, les cheveux noués. Le voile de la divinité est mince : depuis Waddington, de nombreux numismates y reconnaissent ses traits réels, en s'appuyant sur le bronze de la cité phrygienne d'Euménéia, rebaptisée Fulvia, qui porte un buste comparable — identification majoritaire mais encore discutée. Si on l'accepte, c'est la toute première fois qu'une femme romaine vivante figure sur une monnaie. L'audace est délibérée : Antoine place sa femme au rang des divinités, préfigurant les usages dynastiques impériaux. Au revers, un lion — son symbole personnel, lié à sa filiation herculéenne — et la mention A XLI, interprétée comme son âge (41 ans), qui situe l'émission vers 43–42 av. J.-C. selon la date de naissance retenue pour Antoine. Fulvie mourra en 40 av. J.-C. à Sicyone, après le fiasco de la Guerre de Pérouse.

Octavie (39–37 av. J.-C.) — Le gage d'une paix fragile. Après la mort de Fulvie et la paix de Brundisium (40 av. J.-C.), Antoine épouse Octavie, sœur d'Octave. L'aureus RRC 527/1 (39 av. J.-C.) porte son portrait au revers, sans légende — simplement son visage, paisible et sans diadème, les cheveux roulés avec art. Ce silence épigraphique est éloquent : pas besoin de mots, son identité suffit. C'est l'une des toutes premières représentations réalistes d'une femme contemporaine sur l'or romain. La monnaie dit : Antoine s'est réconcilié avec Rome. Ces émissions cessent après 37 av. J.-C. : le pacte est renouvelé à Tarente, mais Antoine, de retour en Orient, renoue avec Cléopâtre à Antioche.

Cléopâtre (35–31 av. J.-C.) — La rupture définitive. Après la rupture avec Octavie, c'est le portrait de Cléopâtre VII qui prend place sur les monnaies d'Antoine. Le denier RRC 543/1 les associe sur ses deux faces : d'un côté Antoine, la tiare arménienne derrière la tête (ANTONI ARMENIA DEVICTA), rappel de sa victoire sur Artavasde (34 av. J.-C.) ; de l'autre Cléopâtre diadémée, une proue de navire devant elle (CLEOPATRAE REGINAE REGVM FILIORVM REGVM). Les deux portraits féminins se distinguent aisément : Cléopâtre porte toujours le diadème royal, Octavie jamais. Cette succession de portraits féminins sur les monnaies d'Antoine trace en creux le récit de sa vie politique : de la République à l'Orient, de la matrona romaine à la reine lagide.
« À une époque où l'information circule lentement, la monnaie est le seul média de masse. En faisant circuler ce denier, Antoine envoie un message clair au monde romain : je suis l'héritier politique et religieux de César. »
— LesDioscures, Denier Marc Antoine et César (RRC 488/2)
32–31 av. J.-C. · Les Deniers des Légions — Un Chef-d'Œuvre de Propagande Militaire
La série la plus célèbre et la plus étudiée du monnayage antonien est sans conteste celle des deniers des légions, frappée à la veille de la bataille d'Actium. Marc Antoine fit frapper des deniers au nom de ses légions, numérotées jusqu'à XXIII, ainsi que des cohortes prétoriennes (CHORTIVM PRAETORIARVM) et des speculatores. Les exemplaires aux numéros XXIV à XXX, longtemps signalés, sont aujourd'hui considérés comme des faux, de même que ceux de la « LEG PRI ». Le volume de l'émission, frappée dans un argent de titre légèrement inférieur à l'ordinaire, fut considérable : les estimations modernes, fondées sur le nombre de coins, se chiffrent en dizaines de millions de deniers, au point que l'émission frappait déjà les Anciens (Festus).
Chaque légion a son histoire. La quatrième, identifiée à la future Scythica, aurait été levée par Antoine pour sa campagne contre les Parthes. Trois légions portent une épithète sur les deniers : LEG XII ANTIQVAE, LEG XVII CLASSICAE — pour avoir servi comme infanterie de marine aux côtés de la flotte — et LEG XVIII LYBICAE. Après Actium, plusieurs furent intégrées à l'armée d'Octave ; d'autres furent dissoutes.
Ces deniers circulent encore plus d'un siècle après leur frappe : on les retrouve en nombre dans les trésors du IIe siècle apr. J.-C., et Trajan en fit même frapper une restitution (LEG VI) lors de la refonte des monnaies usées. C'est l'ironie de l'histoire : leur argent moins fin les tint à l'écart de la thésaurisation et de la refonte, et le dernier grand rival d'Auguste laissa des monnaies dont Rome elle-même ne put se débarrasser.

35–31 av. J.-C. · Cléopâtre sur les Monnaies
Ce n'est qu'après la rupture avec Octavie que Marc Antoine fit placer le portrait de Cléopâtre VII sur ses monnaies romaines : le denier RRC 543/1, daté par Crawford de 32 av. J.-C., célèbre la conquête de l'Arménie (34) et les titres de « reine des rois » conférés à Cléopâtre lors des Donations d'Alexandrie. Ce denier à double portrait constitue l'acte politique le plus audacieux de sa propagande.
Cléopâtre avait besoin d'Antoine pour préserver l'indépendance de l'Égypte. Antoine avait besoin de ses ressources pour financer ses armées. Octave exploita cette alliance : en 32 av. J.-C., il déclara la guerre non à Antoine mais à Cléopâtre, ciblant indirectement son rival sans paraître engager une guerre civile romaine.

Un Monnayage qui Survécut à son Auteur
La bataille d'Actium (2 septembre 31 av. J.-C.) mit fin aux ambitions de Marc Antoine. Sa flotte défaite par Agrippa, il se retira à Alexandrie où il se donna la mort le 1er août 30 av. J.-C., à l'entrée d'Octave dans la ville. Cléopâtre le suivit dans la mort une dizaine de jours plus tard. Octave, désormais seul maître du monde romain, reçut en 27 av. J.-C. le nom d'Auguste.
Les deniers des légions, frappés dans un argent légèrement moins fin et donc épargnés par la thésaurisation, continuèrent pourtant de circuler pendant plus d'un siècle. Aujourd'hui, ce monnayage reste parmi les plus collectionnés de la République romaine — témoins de métal d'un destin qui ébranla l'histoire du monde antique.







- Crawford, M.H., Roman Republican Coinage, Cambridge University Press, 1974.
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- Festus, De verborum significatu, s.v. ratitum quadrantem (deniers des légions).
- Quinaire Fulvie (RRC 489/6) — Première femme sur une monnaie romaine, Lugdunum.
- Aureus Marc Antoine & Octavie (RRC 527/1) — Le gage numismatique du Pacte de Brundisium.
- LesDioscures — Index Marc Antoine — Toutes les fiches individuelles.
- CRRO — Mark Antony — Coinage of the Roman Republic Online, ANS.
- Denier Marc Antoine et César (RRC 488/2) — Fiche détaillée.
- Aureus Marc Antoine – P. Clodius (RRC 494/5) — Fiche détaillée.
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- Denier des légions — LEG IV (RRC 544/17) — Fiche détaillée.
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- Gens Antonia — LesDioscures — Généalogie et monnayage de la famille.
- Indices de rareté — LesDioscures — Méthode de calcul.